Art dramatique: L’ironie théâtrale conflictualise les consciences
Par Adnan Hadj Mouri

Le jeu théâtral, au-delà de sa fonction émancipatrice, conflictualise les rapports sociaux pour faire cogiter. Il déconstruit les préjugés et libère les mœurs d’un certain dogmatisme.
Samedi dernier, une pièce d’allure modeste, tant sur le plan technique que scénique, intitulée « L’Aile de l’ombre », mise en scène par Mjahri, a pourtant porté un message fort et pertinent sur la conflictualité sociale, impactant durablement l’imaginaire collectif.
Le jeu des comédiens, au service de cette critique sociale, était saisissant car il restituait avec justesse le vécu social : la tartufferie en politique, les contradictions profondes ainsi que la place et les aspirations du couple, tiraillé entre le désir d’invention de soi et la tendance à se replier sur des raisonnements ataviques, hérités d’un passé figé. Parallèlement, la pièce abordait la question politique, montrant comment celle-ci se fige souvent dans la nasse des privilèges et de l’argent, empêchant toute dynamique véritable de changement.
Ce qu’on peut retenir, c’est que la dramaturgie, par sa capacité à confronter les réalités, favorise une maturité sociale en sensibilisant le spectateur à la complexité du réel. Le jeu des acteurs s’inscrivait profondément dans cette démarche, démontrant que la crise sociopolitique, y compris celle du couple, n’est pas un simple phénomène résiduel, mais bien une question brûlante et structurante de notre époque.
Les pièces théâtrales doivent œuvrer dans le sens de la liberté de création, en permettant à chaque individu de lutter contre le musellement qui favorise le refoulement. Dans cette pièce, ce qui a été particulièrement intéressant, c’est qu’elle replongeait dans le vécu intime de chacun, incitant à sortir de sa zone d’enfermement et de cachotterie.
L’action théâtrale, à travers la représentation, offre un espace de libération où émotions et pensées refoulées peuvent s’exprimer. Elle ouvre ainsi une voie vers une vérité plus profonde, une sorte d’ivresse créatrice qui nous éloigne du conformisme et de la banalité.
Selon Charles Baudelaire, « Il faut être toujours ivre ». Cette phrase, souvent comprise comme une invitation à l’oubli ou à l’alcoolisme, prend ici tout son sens dans le contexte de la création artistique. Être « ivre » signifie avant tout être enivré par la vie, par la poésie, par la révolte contre l’inauthenticité. C’est se laisser emporter par un flux d’énergie créatrice qui nous dépasse, nous transporte hors de nos limites habituelles, nous pousse à penser autrement, à sentir plus intensément.
Ainsi, le théâtre, en tant qu’espace de liberté et de création, invite spectateur et acteur à cette ivresse essentielle : celle qui brise les chaînes du refoulement et du silence, pour faire naître un regard neuf sur soi-même et sur le monde. En ce sens, la pièce ne se contente pas de divertir ; elle transforme, libère et éveille.
Enfin, que la liberté de création se conscientise davantage pour nourrir une citoyenneté assumée : voilà un bel idéal vers lequel doit converger toute action artistique.
