Imène Ayadi à Algérie Presse: « Filmer pour comprendre et guérir »

Entretien réalisé par O.A Nadir

Il est des créatrices dont la lumière ne cherche pas à éblouir, mais à révéler. Dans un univers où le vacarme des images tend à couvrir le murmure des âmes, Imène Ayadi avance avec pudeur, sincérité et justesse. Réalisatrice, scénariste et assistante à la mise en scène, elle appartient à cette lignée rare d’artistes qui racontent avant tout pour comprendre, et filment pour guérir.
Son dernier film, Nya, a remporté le prix du meilleur court-métrage de fiction lors du 5ᵉ Festival culturel international du film d’Imedghassen. Une consécration méritée pour une œuvre sensible et subtile, qui explore l’enfance à travers la tendresse, la peur et la mémoire.

Algérie Presse : Comment est née votre passion pour le cinéma et pour la mise en scène ?

Imène Ayadi : On pourrait croire que ma passion est née à la maison (mes deux parents sont réalisateurs) mais en réalité, on ne parlait pas beaucoup de cinéma à la maison. J’entendais des bribes de conversations, des mots techniques, des histoires de tournage, sans vraiment les comprendre. Avec le recul, je pense qu’inconsciemment, tout cela a laissé des traces.Ma passion vient plutôt d’un besoin profond de raconter, d’explorer ce qui se passe à l’intérieur des êtres. Et peut-être que le cinéma, comme forme artistique, s’est imposé naturellement à partir de ces fragments entendus. Il est devenu mon moyen d’expression le plus juste, celui qui relie l’émotion, la mémoire et la création.

Quand vous choisissez un projet, qu’est-ce qui compte le plus pour vous : l’histoire, l’équipe artistique ou ce que le film cherche à dire ?

Ce qui compte le plus, c’est l’authenticité. Un projet doit venir me chercher à un endroit presque viscéral. Je ressens très vite si une histoire me traverse, si elle me parle d’une vérité que je n’ai pas encore su formuler. Je cherche la justesse, la sincérité d’un regard.

Quel a été le moment le plus marquant de votre parcours de réalisatrice jusqu’à aujourd’hui ?

J’ai l’impression que faire du cinéma, c’est une succession de moments marquants. Mais si je devais en citer trois, le premier serait mon tout premier tournage professionnel, juste après l’école, en tant qu’assistante mise en scène sur le film Transporter 4. C’était grandiose (l’ampleur du dispositif, le rythme, la rigueur) et ça m’a confirmé que je voulais être sur les plateaux, que c’était ma place.
Le deuxième serait mon tout premier jour de tournage en tant que réalisatrice. Pour mon premier film Le vieux Kalbelouz, et la première fois que je dirigeais un comédien — et quel comédien ! Ahmed Benaïssa, Allah yerahmou.
Le troisième moment, c’est la projection de Nya pour la première fois devant un public algérien, au RCB. C’était la première du film, et il y avait toute ma famille au premier rang. Et aussi les comédiennes du film : Meriem Medjkane, Mélissa Ben Yahia et Amel Kateb. Ce mélange d’intime et de collectif m’a bouleversée. Je me suis souvenue pourquoi on fait ce métier : pour partager, pour faire vivre des émotions.
Ah si, j’en ai quand même un dernier important : les moments où, après des mois de labeur et d’attente, on vous annonce que votre scénario sera financé et que le film va se faire. Inestimable.

Y a-t-il un film — que vous avez réalisé ou découvert — qui a changé votre
vision du cinéma ?

Oui. J’étais encore étudiante et je travaillais au Festival de Cannes en tant que projectionniste. C’était la première fois que je voyais un long métrage algérien sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs : Le Repenti de Merzak Allouache. En le découvrant, quelque chose s’est ouvert.
La mise en scène, l’histoire, les comédiens extrêmement talentueux.J’ai appris ensuite que le film avait été tourné en dix jours, après dix ans de travail. Cette histoire m’a profondément marquée : elle m’a donné l’élan, la motivation, la conviction que c’était possible. Que moi aussi, un jour, je pouvais y arriver, me retrouver là.
Depuis, je garde cette idée : le plus important, c’est de faire. De chercher, d’expérimenter, même sans conditions parfaites. Et je me suis engagée à ce que chaque projet que je mène, même modeste, soit animé par cette même force.

Comment percevez-vous l’évolution du cinéma algérien et la place qu’y occupent les réalisatrices ?

Le cinéma algérien avance entre élans et défis. Il y a une vraie énergie créative, une génération qui raconte autrement, mais les structures manquent encore.
Bien sûr, les femmes font face à plusieurs challenges, à différents niveaux d’accès aux postes, de reconnaissance, de financement… et c’est un phénomène mondial. Mais moi, personnellement, j’ai eu la chance d’évoluer dans un environnement où j’ai toujours travaillé avec des hommes respectueux, curieux, ouverts. Et surtout, j’ai grandi avec l’exemple de ma mère réalisatrice.
Donc je n’ai jamais eu l’impression que je devais me battre en tant que femme pour exister ou être légitime dans ce domaine.
Les réalisatrices amènent indéniablement une lecture différente du monde.
Mais je crois profondément qu’il y a autant de points de vue, de sensibilités, de manières de créer qu’il y a d’êtres humains, indépendamment du genre.
Ce qui m’intéresse, ce n’est pas le fait qu’un film soit fait par une femme ou un homme, mais ce qu’il dit du monde, et comment il le regarde.

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