Ce que j’en pense : Un goût de terre
Par Said Adel
Je me suis longtemps tu et continue de le faire. La bouche encore et toujours pleine, je continue de mâcher, d’avaler et de me taire, mais les lentilles habillées de clous de girofle, les sardines, viandes, fruits et toutes les autres nourritures que j’ingurgite chaque jour en me plaignant de leur coût n’ont plus le même goût. Non, le goût n’y est plus. J’ai beau épicer, saler un peu plus chaque jour, rien n’y fait. Il y a dans ma bouche un goût de terre.
Je me suis longtemps tu et continue de le faire. Les yeux encore et toujours pleins de ces ruines cachant les cadavres d’enfants que les bombardements empêchent de déterrer pour les ensevelir dignement un peu plus loin, un peu plus haut sur ce bord de la Méditerranée qui n’en a plus la couleur. Je regarde depuis le ciel d’Oran cette même Méditerranée et, les yeux absorbés par ses eaux claires et son bleu mythique, je pense à ces milliers d’enfants qui font face à une myriade de sirènes indifférente à leurs cris et à leurs larmes et qui, cependant, lorgne leurs malheurs, eux les véritables descendants d’Abraham, en chantant une nouba anachronique à la mémoire de Sion et de ses acolytes… j’ai beau ouvrir les yeux , je ne vois plus cette terre qu’il s’agissait de partager avant qu’il ne soit question d’un bannissement frontal et douloureux.
Je me suis longtemps tu et continue de le faire. Les mensonges déroulés et amplifiés à longueur de journées m’empêchent d’entendre le bruit des menottes sur des poignets d’enfants, le bruit des os cassés à coup de matraques pour apprendre à ces mêmes enfants qu’on ne lance pas une pierre sur un char, impunément. Je n’entends plus les aboiements de ces pseudo-journalistes commentant « la chose » comme s’il s’agissait d’une bande dessinée en regrettant amèrement qu’il n’y ait pas eu un «Tintin à Gaza ». Je n’entends plus, je ne m’entends plus tout en aspirant à une surdité que les damnés de cette terre ne me reprocheront pas.
Je me suis longtemps tu et continue de le faire. Ce que je ressens n’est qu’une frustration de plus devant ces « sans terre » venus de si loin quémander un asile pour se muer en parasites tels des coucous et tuer la progéniture de leurs bienfaiteurs en arguant un ascendant sur une histoire millénaire qui leur est étrangère. Histoire d’une diaspora taguée d’un anathème divin la condamnant à une errance sans fin, qui n’a que faire d’une terre qu’elle n’a jamais su cultiver et qui pourtant s’obstine à vouloir tuer l’avenir de ses véritables pousses.
Je me suis longtemps tu et regrette de l’avoir fait tant la désillusion est grande devant ces odeurs de paix qu’on nous vend comme un bon pain chaud venu assouvir une faim qui dure depuis deux ans…mais il ne s’agit que d’odeurs qui viennent abuser les narines d’enfants qui continueront de manger une terre dont eux seuls savent le goût. Quant à nous, il y a longtemps que le silence a corrompu nos sens.