Amina Salem Castaing à Algérie Presse : « Le cinéma algérien a besoin de ponts »

Entretien réalisé par O.A Nadir

Dans le paysage cinématographique algérien, où se redessinent peu à peu les contours d’une nouvelle identité artistique, émergent des figures dont le regard et la détermination imposent le respect. Parmi elles, Amina Salem Castaing se distingue par une vision claire et une énergie rare. Productrice et cofondatrice de la société Alpha Tango, elle appartient à cette génération qui ne se contente pas d’accompagner des projets : elle structure, fédère et ouvre des voies.
Formée à HEC Montréal, nourrie par des expériences professionnelles menées entre le Canada, l’Espagne, la France et l’Algérie, elle a choisi de mettre son savoir-faire au service d’un cinéma algérien qui se reconstruit, se repense et s’affirme. Dans cet entretien accordé à Algérie Presse, elle exprime sa conviction quant au potentiel créatif de son pays d’origine, elle affirme œuvrer à bâtir des ponts, à créer des rencontres, à réaliser des œuvres capables de dialoguer avec le monde, sans renoncer à leur singularité.

Algérie Presse : Vous avez récemment travaillé aux côtés de Merzak Allouache sur Première Ligne. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans cette collaboration ?
Amina Salem Castaing : Ce qui m’a particulièrement marquée dans ma collaboration avec Merzak Allouache sur « Première Ligne », c’est la précision et l’assurance qu’il apporte à chaque étape du travail. C’est un réalisateur qui a une grande expérience, et cela se ressent immédiatement. Il sait exactement ce qu’il veut, il va droit au but et il avance vite, sans jamais perdre le sens du détail ni la cohérence d’ensemble. Travailler avec lui sur une fiction aussi exigeante, tournée en bord de mer, avec de nombreux acteurs mais des moyens très limités et une équipe volontairement réduite, a été une véritable leçon. J’ai été impressionnée par sa capacité à créer de la fluidité dans un contexte normalement très complexe. Tout semblait simple, évident, presque naturel alors que nous savions, en coulisses, l’intensité que demandait le projet. J’ai énormément appris à ses côtés, autant sur l’organisation que sur la direction d’équipe et la justesse dans les choix artistiques. Cette collaboration a été formatrice, stimulante et profondément inspirante.

Vous êtes à la tête d’Alpha Tango, une société de production très active. Quelles sont, selon vous, les conditions essentielles pour relancer durablement la production cinématographique en Algérie ?
Pour relancer durablement la production cinématographique en Algérie, il me semble qu’il y a plusieurs leviers essentiels. D’abord, il faut débloquer les financements. Sans moyens, on ne peut pas produire, prendre des risques, ni laisser émerger des œuvres ambitieuses. Les producteurs/productrices et les réalisateurs/réalisatrices doivent pouvoir créer dans de bonnes conditions.
Ensuite, il est indispensable de garantir une réelle liberté de création. L’Algérie regorge d’histoires, d’auteurs et de points de vue singuliers. Il faut que ces voix puissent s’exprimer librement, sans contraintes ni autocensure. La formation est également un enjeu majeur. Nous avons de bons technicien.ne.s, mais les équipes restent trop limitées en nombre, souvent autodidactes, ce qui réduit notre capacité à mener plusieurs projets en parallèle et à structurer une véritable industrie. Il faut professionnaliser, encadrer, transmettre, créer de la continuité.
Par ailleurs, le pays doit s’ouvrir davantage au reste du monde et faire un vrai travail de lobbying dans les festivals notamment. L’Algérie est un pays d’une richesse visuelle immense, avec des décors variés et un potentiel cinématographique extraordinaire. Développer la production exécutive et accueillir davantage de tournages étrangers permettraient non seulement de valoriser ce potentiel, mais aussi d’offrir aux équipes locales une expérience de travail précieuse au contact de méthodes internationales.
Un autre point clé concerne l’implication des acteurs économiques nationaux. Il faut encourager les chaînes de télévision à soutenir le cinéma, notamment via l’achat et le pré-achat des œuvres. Leur participation est essentielle : cela crée un marché, une visibilité et une stabilité. Les sponsors et les mécènes ont eux aussi un rôle à jouer, mais les chaînes restent centrales dans la structuration du secteur.
Enfin, il est crucial de rouvrir, réhabiliter et multiplier les salles de cinéma partout dans le pays. Sans lieux pour montrer les films, on ne peut pas construire de public, ni créer un véritable dialogue avec les œuvres. Le cinéma a besoin de spectateurs, de circulation, de rencontres.
En résumé : financer, libérer, former, s’ouvrir, impliquer les chaînes et recréer un réseau de salles. C’est de cette manière, collective et structurée, que l’on pourra faire naître une industrie du cinéma vivante, durable et tournée vers l’avenir.

Le cinéma algérien se renouvelle, notamment grâce à une nouvelle génération de réalisatrices et productrices. Comment percevez-vous cette dynamique féminine dans le secteur ?
Pour moi, je n’ai jamais vraiment fait de différence entre les genres, ni dans la création ni dans la production. Je crois profondément qu’il y a autant de femmes talentueuses que d’hommes talentueux. Ce qui est intéressant aujourd’hui, c’est qu’on sent émerger une nouvelle énergie féminine dans le cinéma en Algérie et partout ailleurs. Et cette énergie fait du bien. Elle apporte un équilibre dans l’écosystème et, surtout, elle ouvre d’autres regards sur la vie, sur les récits, sur la manière de raconter.
Il existe une véritable sororité entre les femmes dans ce milieu. Nous ne sommes pas nombreuses, c’est vrai, mais nous sommes très déterminées. On fonce, on n’a pas peur, on fait. C’est une dynamique constructive, exigeante, stimulante.
Je n’ai d’ailleurs jamais ressenti que c’était plus difficile pour moi, en tant que productrice, que pour n’importe lequel de mes confrères producteurs. Les obstacles existent, bien sûr, mais ils concernent tout le monde, hommes comme femmes. Les enjeux sont les mêmes : trouver les financements, structurer les équipes, défendre les projets.
Donc, pour moi, l’important n’est pas de comparer, mais de continuer à avancer ensemble, dans un paysage qui s’enrichit justement parce qu’il devient plus divers et plus ouvert.

La nouvelle édition du Festival International du Film Arabe d’Oran approche. Que représente cet événement pour vous et pour la place du cinéma algérien dans le monde arabe ?
Le Festival International du Film Arabe d’Oran est avant tout, pour moi, un espace de rencontre. Les festivals sont essentiels puisqu’ils permettent d’échanger, de faire circuler les idées, de créer des passerelles et de nouvelles collaborations. C’est dans ces moments-là que des projets naissent, que des relations se construisent, que des films trouvent leur chemin.
Maintenant, pour que ces échanges soient vraiment fructueux, il faut aussi que nous ayons davantage de films à proposer. Plus de diversité, plus de projets, plus de voix. Produire davantage, c’est ce qui permettra au cinéma algérien d’être réellement présent et reconnu dans ces espaces.
La place du cinéma algérien dans le monde arabe est en train de se construire progressivement. Nous venons d’une culture riche, complexe, marquée par l’amazighité, l’arabité, la méditerranée, c’est une identité très singulière. Même si nos références culturelles diffèrent parfois, la langue reste un pont et nos histoires peuvent résonner dans tout le monde arabe. Il est important de prendre notre place et de l’assumer.
Et puis, il y a aussi un enjeu très concret : le monde arabe, et plus largement la région MENA, représente une source de financement importante pour les producteurs et productrices algériennes. Participer à ces festivals, c’est aussi rencontrer les bons partenaires, les institutions, les fonds, les coproducteurs qui peuvent accompagner nos films.
Donc oui, pour moi, ce type de festival est essentiel : pour la visibilité, pour la création, pour l’ouverture, et pour la construction d’une industrie qui s’ancre durablement dans une dynamique régionale et internationale.

Quels sont vos projets actuels ou à venir, et quelle direction souhaitez-vous donner à Alpha Tango dans les prochaines années ?
Chez Alpha Tango, nous sommes actuellement dans une phase de développement très active. Nous travaillons sur plusieurs longs-métrages : un projet de Sofia Djama, un film palestinien de Waseem Khair, pour lequel nous avons obtenu l’aide au développement du Festival des Films Méditerranéens d’Annaba, un film de Thomas Castaing, qui est un projet très personnel et un autre long-métrage de Halim Mekhancha, pour lequel nous avons obtenu la Bourse Zermani lors des dernières Rencontres cinématographiques de Bejaïa. Je continue également à travailler sur un prochain projet avec Merzak Allouache, après notre première collaboration.
Du côté du documentaire, nous accompagnons le nouveau film de Leïla Beratto, actuellement en post-production, ainsi qu’un documentaire de Ben Salama et un autre de Redha Menassel, tous deux en développement avancé. Nous travaillons aussi sur le prochain documentaire de Walid Sahraoui, avec qui nous avions réalisé « Je et une autre », qui part en festival à Valence cette semaine.
Nous produisons aussi des formats plus courts. Un court-métrage que nous nous apprêtons à tourner la semaine prochaine en production exécutive, et un autre court-métrage d’Anis Djaad, actuellement en préparation.
Ce qui relie tous ces projets, au-delà des formats ou des origines des réalisateurs/réalisatrices, c’est la direction que nous voulons donner à Alpha Tango. Notre ambition est de créer des ponts. Des ponts entre l’Algérie et sa diaspora, des ponts avec l’Afrique subsaharienne, avec les pays du MENA, avec l’Europe, avec le Canada… partout où il existe des résonances culturelles, linguistiques, historiques ou sensibles.
L’idée, c’est de permettre aux récits de circuler, de s’enrichir, de voyager. Mettre en lien les imaginaires. Faire dialoguer les identités. Fabriquer des histoires qui appartiennent à plusieurs espaces en même temps, qui relient plutôt qu’elles ne séparent.
C’est cette ouverture, ce mouvement, cette circulation des voix et des regards qui définissent l’âme d’Alpha Tango aujourd’hui. Nous voulons produire des films qui traversent les frontières géographiques, culturelles, narratives et qui construisent des passerelles durables entre les mondes.

 

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