Les prix « saisonniers » s’envolent : Les cabas de la première pluie

La première pluie d’automne est tombée sur Oran et, comme chaque année, elle a déclenché une réaction en chaîne : les trottoirs se remplissent d’acheteurs pressés, les marchands déroulent leurs vestes « puffer » et, presque immédiatement, les prix grimpent.
Sur le marché d’El Hamri, une veste chaudement rembourrée, qui se vendait cet été autour de 2.000 à 3.000 DA, est affichée entre 6.000 et 12.000 DA dès les premiers flocons d’humidité — un étirement des prix que les habitants décrivent comme automatique, presque rituel. Ce n’est pas de l’attrait saisonnier naïf : c’est un petit écosystème commercial, alimenté par la micro-importation, la contrefaçon et des canaux informels venus de Turquie et de Chine.
Depuis le début de 2025, l’Algérie a rouvert largement son marché aux importations : le volume des importations a bondi de 28,4% au premier semestre 2025, selon l’Office national des statistiques ; une dynamique qui alimente les arrivages massifs de vêtements et d’accessoires saisonniers. Ce flux augmente l’offre, mais aussi la volatilité des prix au détail, parce que la marchandise circule par des circuits très divers, du container officiel aux envois « micro » traités par des petits importateurs.
La micro-importation, le commerce dit « du cabas », a été encadrée par un décret exécutif en 2025 qui facilite l’activité des petits importateurs en réduisant les formalités et en offrant un droit de douane allégé (autour de 5% pour certains régimes). Ce cadre légal a stimulé des milliers de petits opérateurs : des jeunes entrepreneurs achètent des lots sur des places en ligne turques ou chinoises, paient la logistique jusqu’aux ports algériens, puis vendent au détail dans les ruelles d’Oran. Le résultat est un approvisionnement rapide mais peu régulé, propice aux variations de prix imprévisibles.
Du côté des origines, la donne est simple : la Chine et la Turquie sont parmi les principaux fournisseurs du textile consommé en Algérie. Les statistiques commerciales montrent que ces partenaires figurent en tête des origines des importations algériennes, ce circuit rapproché rend possible les rotations rapides de stock et les promotions éclair, mais il permet aussi l’arrivée de contrefaçons à bas coût qui perturbent les prix et le marché légal. Sur le terrain, les vendeurs expliquent qu’ils importent parfois par lots mixtes (70% de pièces neuves, 30% de retours ou d’articles reconditionnés) et que la qualité hétérogène leur permet de proposer à la fois « bonne affaire » et « coup de cœur » au client pressé par la météo.
Comment casser le cycle des hausses saisonnières
La mécanique de la hausse est prévisible : à la première pluie, la demande de vêtements chauds augmente soudainement. Côté offre, les commerçants savent qu’ils peuvent revendre plus cher, et certains reportent volontairement l’ouverture complète des stocks pour créer une pénurie d’instant. A Oran, ce réflexe est amplifié par la présence de réseaux de vente informels -boutiques de friperies rafistolées, stands ambulants, pages Facebook et groupes WhatsApp locaux- qui coordonnent les prix en temps réel. Dans les échoppes, les marges sur les vestes d’hiver peuvent atteindre 100% voire 200% entre prix d’achat en micro-lot et prix de vente au consommateur lors des jours de pluie.
Les conséquences humaines sont immédiates : pour de nombreuses familles oranaises à revenu moyen ou faible, la période de pluie devient une course. Des articles de grande consommation saisonnière (écharpes, bonnets, gants) voient leurs tarifs monter en quelques heures, et les alternatives locales (couturières, friperies) ne couvrent pas toujours la demande instantanée. Des médias nationaux ont déjà rapporté, à d’autres occasions saisonnières, des hausses marquées des prix des vêtements à la veille des pics de consommation, ce qui confirme que le phénomène n’est pas isolé.
Face à cela, quelques réponses émergent : certains commerçants sérieux pratiquent des soldes préventifs (brader des fins de série avant l’hiver) et des plateformes de micro-importateurs recommandent la transparence du tarif douanier pour éviter les variations sauvages. Les consommateurs, eux, apprennent à guetter les arrivages sur les pages locales et à commander en avance, au risque de se tromper de taille. Les autorités, pour leur part, affichent des chiffres rassurants sur la baisse moyenne des prix à l’importation au premier semestre 2025, mais ces chiffres macroéconomiques masquent la volatilité locale ressentie par l’acheteur de la rue.
Si l’on veut dessiner une piste pour réguler ce marché « à pluie battante », elle passe par une triple action : renforcer la traçabilité des lots importés (étiquetage clair de l’origine et du statut – neuf/reconditionné), améliorer la surveillance des circuits informels par la douane et les autorités locales, et encourager des coopératives de micro-importateurs qui mutualisent les coûts pour stabiliser les prix. Sans cela, à chaque première pluie, Oran rejouera la même scène : un ciel bas, une ruée de clients trempés et des prix qui prennent l’ascenseur, comme si le temps humide était aussi celui de la spéculation.
O.A Nadir
