Un imam d’Arzew fait polémique: La place de l’argent dans le sacré
Une vidéo tournée il y a quelques jours à Arzew a déclenché un débat inhabituel autour de la pratique religieuse et de l’argent. On y voit un imam local, turban blanc et burnous sur les épaules, expliquer devant un petit public que la récitation du Coran et l’invocation du bien ne sont pas des gestes gratuits.
Dans une tirade qui oscille entre colère contenue et autodérision, il affirme qu’il n’ouvre pas sa porte à ceux qui ne paient pas leur « ziyara ». « Moi aussi, celui qui ne donne pas sa ziyara, je ne lui ouvre pas », dit-il. « Je lis le Coran et je prie pour toi gratuitement, mais si ton cœur est avec le diable, tu me donnes cet argent. Et pour Dieu, tu ne dépenses rien ».
La vidéo, filmée avec un smartphone, capture une scène rare : un imam qui parle ouvertement du transactionnel. Il relate qu’un homme l’a fait venir de chez lui, le matin, en tenue religieuse complète, puis l’a mené jusqu’au désert, sans contrepartie. L’imam raconte ce moment comme une humiliation : étourdi par la fatigue et la récitation, il aurait été renvoyé sans le moindre geste de gratitude. « Je jure par Dieu, je n’ai jamais lu chez lui une seule fois », lance-t-il, avant d’ajouter, dans un mélange d’orgueil et de revendication, qu’il exige désormais un paiement clair, parfois « trois jours, quatre, cinq ou un mois » à l’avance.
Ce discours inattendu soulève une question sensible : la place de la rémunération dans les pratiques religieuses privées. En Algérie, les imams sont salariés par l’Etat et accomplissent des missions cultuelles dans les mosquées. Mais la vie sociale, les visites, les séances de récitation familiales, et l’économie religieuse informelle reposent sur des usages, des dons et des gestes symboliques qui varient d’une région à l’autre. Dans la vidéo, l’imam ne parle pas de donation, mais assume une logique de prestation : « Je ne suis pas gratuit. La vérité, c’est ta poche. Comme tu paies les gens qui jouent le tambour et ne viennent même pas, paie-moi aussi ».
Le choc n’est pas seulement religieux. Il touche à la fierté, à la dignité, et au modèle social algérien où l’imam représente une autorité morale. La brutalité du langage, les références au diable, à l’argent, à la « cinquantaine » glissée dans la main, traduisent une fatigue : celle d’un homme qui estime que sa fonction est exploitée lorsqu’elle sort du cadre officiel de la mosquée. La vidéo a circulé sur les réseaux sociaux, commentée autant par ceux qui dénoncent la marchandisation du sacré que par ceux qui rappellent que « zakat », dons et aumônes font vivre concrètement les religieux sur le terrain.
En quelques minutes mal filmées, cet imam d’Arzew a mis en lumière un malaise contemporain : entre la religion comme service public et la religion comme échange privé, le fidèle ne sait plus ce qui relève du don ou du tarif. Et au milieu de la confusion, c’est souvent celui qui prie, qui récite, ou qui accompagne les familles dans les moments difficiles, qui réclame qu’on pense à lui.
O.A Nadir
