Waheed Nehab, artiste pluridisciplinaire, à Algérie Presse: L’âme derrière la marionnette et la caméra
Entretien réalisé par O.A Nadir

Entre théâtre, télévision et cinéma, Waheed Nehab s’impose comme une figure singulière du paysage artistique algérien. Comédien, marionnettiste et animateur, il allie la précision du geste à l’intensité du jeu d’acteur, tout en explorant des univers variés.
Sur grand écran, il participe à des œuvres marquantes telles que « Chroniques fidèles survenues au siècle dernier à l’hôpital psychiatrique Blida-Joinville », film documentaire de Abdenour Zahzah présenté au Forum de la Berlinale 2024, ou « Histoires Sans Ailes » d’Amar Tribeche en 2012.
A la télévision, il intervient dans des séries comme « Timoucha 2 », « Liyam », « Yemma 2 », « Dmoue Lawlia », « El Batha 2 », « El Barani » et « Safia », laissant son empreinte par un jeu juste et vivant.
Sur les planches, il excelle dans le théâtre de marionnettes, remportant plusieurs prix au Festival national de Aïn Témouchent pour des créations telles que « Nadhifa », « Le Magicien Maladroit », «Rafiqo » et « Arais Ami Hassane », tout en collaborant à des projets comme « Sarf Koul Zmane » de Mahfoud Ben Ayachi.
Waheed Nehab incarne cette capacité rare à traverser les disciplines sans jamais perdre de vue l’essence de son art : l’émotion, le geste et la vérité du personnage.
Algérie Presse : Vous venez du théâtre de marionnettes, avec plusieurs prix. Comment ce travail de manipulation et de précision influence-t-il votre jeu d’acteur aujourd’hui, devant la caméra ?
Waheed Nehab : Merci d’abord de vous être penché sur mon travail. C’est toujours précieux pour un artiste de pouvoir partager sa démarche et son univers. J’ai appris les bases et les méthodes du jeu d’acteur avant même de toucher la marionnette, je pense que mon corps était la première marionnette que ma conscience avait manipulée, en vertu du fait que le marionnettiste est un acteur qui commence par l’essentiel : l’âme avant le visage. Celui qui anime une marionnette comprend mieux que quiconque ce que signifie habiter un personnage, il connaît la sensibilité du jeu face caméra, il a appris d’abord à donner vie à ce qui n’en avait pas. Devant la caméra, il n’a rien à prouver, il sait déjà que le moindre geste peut tout raconter. S’il donne vie aux objets inanimés, il donnera vie au rôle. Il a appris à parler avec les mains ; au cinéma, son corps tout entier devient un poème. De ce fait, j’ai mieux assimilé les techniques de jeu d’acteur qui correspondent à l’art de la manipulation.
Vous avez participé à de nombreuses séries télévisées. Qu’est-ce que la télévision vous a appris sur le rythme, la construction des personnages et la relation avec le public algérien ?
La télévision m’a énormément appris. D’abord sur le rythme : travailler sur des séries, souvent avec des délais serrés, m’a obligé à développer une précision dans le jeu et une capacité d’adaptation très rapide.
Grâce à la télévision, j’ai élargi ma palette de personnages. Et puis, il y a la relation avec le public algérien : c’est un public très sensible, très réactif, qui vous renvoie tout de suite ce qui sonne juste ou faux.
Dans le film sur Frantz Fanon d’Abdenour Zahzah, qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans l’ambiance du tournage et la manière d’aborder une période aussi sensible ?
Le tournage a été une aventure exceptionnelle, un mois d’immersion totale. J’y interprétais un infirmier au sein du personnel psychiatrique, tout en assurant également le casting des figurants et de quelques seconds rôles. Etant natif de Blida, c’était pour moi une expérience singulière de tourner dans l’hôpital même où Frantz Fanon a exercé, un lieu qui porte aujourd’hui son nom et qui respire encore son histoire. Découvrir le monde de la psychiatrie tout en revisitant une période sensible de notre histoire — et toujours d’une brûlante actualité — a été profondément marquant.
Aux côtés d’Abdenour Zahzah, j’ai beaucoup appris : son regard, sa manière d’aborder un tournage, de faire parler les images, les silences, les situations, et bien sûr l’héritage de Fanon qui reste pour nous tous un symbole puissant de l’anticolonialisme. Je suis convaincu que ce film devrait être projeté dans toutes les universités du monde tant sa portée, historique et humaine, est essentielle.
Vous avez remporté plusieurs distinctions avec vos spectacles de marionnettes. Est-ce que la reconnaissance artistique vous a aidé à évoluer vers le cinéma, ou est-ce un chemin que vous avez dû imposer seul ?
En tant que comédien, marionnettiste et artiste d’animation interactive, je reste profondément lié au public. Ces disciplines se complètent naturellement : elles me permettent d’être au plus près des gens, de nourrir mon regard, et d’alimenter cette soif constante d’apprendre et de ressentir de nouvelles émotions.
Aujourd’hui, je me spécialise dans la marionnette filmée — la marionnette télévisuelle — un art qui rappelle les émissions qui ont marqué notre enfance, comme les programmes de « Sesame Street » créés par Jim Henson. J’ai déjà réalisé deux épisodes pilotes dans ce registre, qui, je l’espère, verront le jour à la télévision.
La marionnette appartient aux arts visuels, tout comme le cinéma. Alors pourquoi ne pas les fusionner pour créer des films d’animation uniques? C’est dans mon petit studio, que je considère comme un véritable laboratoire de marionnette filmée, que je mène mes recherches et expérimentations. J’espère un jour trouver des producteurs sensibles à cette approche pour donner vie à ces projets.
Beaucoup de jeunes acteurs hésitent entre théâtre, télé et cinéma. Quel conseil donneriez-vous à un artiste qui veut explorer plusieurs disciplines sans perdre son identité ?
Je leur dirais de ne jamais perdre de vue leur authenticité. Explorer le théâtre, la télévision ou le cinéma est très enrichissant, mais il est essentiel de rester fidèle à sa sensibilité et à sa manière unique de jouer.
Chaque discipline apporte ses propres codes et techniques, et c’est justement en les combinant que l’on enrichit son jeu, sans se diluer.
Il faut apprendre, expérimenter, mais toujours revenir à ce qui nous définit profondément comme artiste.
L’important, c’est de garder une curiosité constante, tout en restant sincère dans ce que l’on transmet au public.
