Salim Bensedira, acteur, metteur en scène, à Algérie Presse : «La scène contre l’oubli»
Entretien réalisé par O.A Nadir

Acteur, metteur en scène et figure majeure du théâtre engagé en Algérie, Salim Bensedira est né en 1955 à Sétif, ville où il réside et crée encore aujourd’hui. Dans les années 1980, il est l’un des fondateurs de la troupe Debza, considérée comme la première troupe de théâtre universitaire en Algérie, aux côtés d’Ourad Meziane, Abdelatif Bounab et Rabah Belaouane.
Fortement influencé par le théâtre katébien, il a monté et interprété plusieurs œuvres inscrites dans cette tradition critique et populaire. Président de la coopérative théâtrale «Les Compagnons de Nedjma», il a porté ses spectacles sur les scènes nationales et internationales, notamment en France.
Parmi ses œuvres marquantes figurent «L’Accusé» (1996), «L’Enjeu» (1998) et «H’bali» (repris en 2025). En tant que metteur en scène, il signe notamment «La Ronde des mendiants» (2000) et «L’Errant» (2004), pièce qui lui a valu le Prix spécial du jury au Festival national du théâtre professionnel de Sétif en 2005.
Dans cet entretien, Salim Bensedira revient longuement sur son rapport à la création collective, à la mémoire sociale et sur les défis auxquels fait face le théâtre indépendant en Algérie.
Algérie Presse : Votre travail mêle théâtre universitaire et engagement populaire. Comment construisez-vous ce lien entre création artistique et mémoire sociale ?
Il convient de préciser en tout premier lieu que je suis membre de la coopérative «Les Compagnons de Nedjma» qui regroupe en son sein d’autres éléments qui contribuent également chacun en fonction de son domaine de connaissance : musique et texte, accessoires à l’enrichissement du travail théâtral.
La collaboration de l’ensemble des membres permet d’avoir une large vision et une meilleure adhésion au produit final. Toutefois, nous restons très attentifs aux remarques et critiques des spectateurs à l’issue de la pièce et nous apportons le cas échéant, les modifications que nous jugeons utiles pour une meilleure compréhension de la pièce.
Le Collectif est hérité de la méthodologie de travail de feu Kateb Yacine. En somme, nous recherchons à travers chacun des montages théâtraux que nous produisons, la cohésion de la pièce, privilégiant un théâtre d’essence populaire inspiré de la «Halqa», du théâtre dit «Song» qui allie à la fois la chanson et le récit théâtral et cela sans oublier de citer le mémorable Djeha avec son humour décapant à consommer sans modération.
C’est à ce niveau que le théâtre de façon générale en tant que vecteur important de la communication se conjugue à l’apport important des analyses et autres travaux opérés par des universitaires allant dans le sens de prendre en charge de véritables préoccupations de la société. Ceci aura pour conséquence d’insuffler une meilleure approche dans le traitement des questions sociétales partant du fait que le théâtre devient de ce fait le véritable miroir grossissant qui vous regarde, vous sensibilise et vous change.
Vos mises en scène, comme «L’errant» ou «H’bali», abordent souvent des thèmes sociaux et historiques. Comment choisissez-vous les textes ou histoires à mettre en scène ?
En ce qui concerne la deuxième question liée au choix des thématiques abordées, celles-ci naissent le plus souvent des discussions entre les membres de la coopérative s’appuyant sur une série de constats observés dans la société qui fait jaillir l’idée centrale et constitue en somme la colonne vertébrale de la pièce nonobstant les conclusions attendues. Il est à préciser que tous les thèmes mis en scène par notre coopérative, sont abordés sous l’angle aussi bien social qu’historique. Cette vision permet de rapprocher le public de sa mémoire collective et bien plus de son vécu quotidien.
Le spectacle part de l’idée de « FORDJA » (ce théâtre populaire,troubadours) qui incite les spectateurs à devenir les vrais créateurs de leur propre image et partant d’une identification totale au récit de la pièce.
De nos jours, les diverses modifications intervenues dans la société nous dictent d’adapter notre théâtre en fonction de chaque conjoncture.
A titre d’exemple, la pièce L’Errant dont vous avez fait mention, avait pour axe directeur la notion d’Histoire avec un grand H. Celle-ci est symbolisée par cette perpétuelle recherche représentée par l’errance du personnage principal, de la conciliation de l’âme d’un peuple avec son corps.
La pièce Hbali est par contre une adaptation au théâtre du poème d’Ait Djaffer écrit en 1951 qui retrace l’histoire de la petite fille Yasmina âgée seulement de neuf ans, tuée par son père. Tous les deux vivaient dans le dénuement total. Ce fait réel a été considéré par Kateb Yacine comme le cri puissant contre l’injustice coloniale. Faire ressusciter Yasmina était pour nous une manière de rappeler la lutte de tout un peuple pour son indépendance.
Quel rôle pensez-vous que le théâtre indépendant et engagé joue dans le paysage culturel algérien contemporain ?
Quant à la question du théâtre dit indépendant et engagé, celui-ci est actuellement confronté à un libéralisme qui a fini par émietter la société. Le théâtre par contre a besoin d’indépendance dans le sens de liberté de réflexion pour se mouvoir dans cette nouvelle donne. Toutefois il est clair que cette liberté est aujourd’hui soumise non seulement aux aléas du marché et nécessite en grande partie des moyens financiers lui permettant de continuer d’exister et de contribuer un tant soit peu à la poursuite de l’émancipation du théâtre populaire.
Aujourd’hui nous constatons avec regret que cette sphère connait un rétrécissement drastique. Ceci est corroboré par le nombre de spectacles donné par année conjugué au nombre important de lieux de représentations existant à travers le pays (théâtres régionaux, maisons de culture et maisons de jeunes). Ce qui est à la fois terrible et incompréhensible notamment au regard des capacités énormes dont dispose le pays.
A titre d’illustration, les deux travaux dont vous faites mention ont connu de faibles distributions.
Et dire que l’histoire du mouvement théâtral est riche en péripéties.
Ce mouvement et après avoir enregistré une forme d’apogée entre 1970 et la fin des années 80 connait de nos jours des moments d’angoisse que l’on ne peut éviter de citer. Les Compagnons de Nedjma, en hommage à Kateb Yacine, continuent malgré les difficultés rencontrées à porter les préoccupations quotidiennes des citoyens.
Depuis les années 90, le théâtre au même titre que les autres disciplines a enregistré un net recul. Partant de ce rétrécissement, nous avions émis plusieurs propositions à l’endroit des troupes théâtrales survivantes notamment par la constitution de troupes sous forme de coopératives. Nous avions dès lors proposé des canevas types de statuts que nous avions déposés auprès du ministère de tutelle.
Cette démarche a été complétée par la proposition d’introduire le théâtre dans les programmes de l’éducation nationale.
Quels projets théâtraux préparez-vous pour l’avenir, et comment envisagez-vous la scène théâtrale en Algérie dans les prochaines années ?
Enfin, nous précisons que nous avons plusieurs propositions de montage de pièces théâtrales que nous ne sommes pas, dans l’immédiat, prêts à lancer, d’autant que les travaux actuellement finalisés n’ont malheureusement pas connu l’audience attendue, ce qui inhibe en quelque sorte nos efforts de concentration. Nous sommes constamment confrontés à ce dilemme.
