Louiza Benrezzak parle de son documentaire «Terre Mère» : «L’identité au seuil du dernier voyage»
Entretien réalisé par O.A Nadir

Avec Terre Mère, Louiza Benrezzak signe un documentaire rare, sensible et d’une grande profondeur, qui interroge l’identité à travers la question du dernier repos. Entre enquête sociologique, quête intime et exploration des non-dits entourant le rapatriement des corps entre la France et l’Algérie, la réalisatrice s’immerge dans un sujet souvent méconnu mais profondément révélateur.
Algérie Presse : Dans Terre Mère, vous explorez la question identitaire à travers la mort et le rapatriement des corps. Comment est née l’idée de traiter ce sujet en vous mettant vous-même en scène ?
Louiza Benrezzak : L’idée d’écrire Terre Mère est née en 2008. Je réfléchissais alors à une façon de parler de nous, les jeunes Français issus de l’immigration, de manière plus impartiale que le discours national ambiant dans les médias ou même dans la société. En clair, je recherchais une vision plus positive.
J’ai découvert un chiffre qui m’a marquée : une statistique sur le retour «au bled» des immigrés et de leurs enfants, dépassant les 95 %. En creusant, j’ai constaté qu’il existait très peu d’informations sur le sujet, hormis un rapport parlementaire de 2008. Celui-ci soulignait le manque de carrés funéraires pour les musulmans en France et des règles contraignantes pour les personnes de ma génération ou celle de nos parents. Les sénateurs encourageaient les maires à créer davantage d’espaces confessionnels.
Je me suis rendue compte que l’argument selon lequel les «musulmans de France» ne s’enracinaient pas dans la mort en France n’était pas forcément lié au désir absolu d’être enterré en « Terre d’Islam ». Il existait aussi des raisons financières -le coût des concessions-, administratives ou liées aux rites funéraires. Utiliser la question du funéraire pour parler d’identité me permettait d’éviter les enjeux de classe, de genre ou même de religion, car les funérailles relèvent du sacré et du profane. C’était une manière d’universaliser ce questionnement.
D’où l’idée de mettre en scène le devenir de mon propre corps, pour comprendre concrètement ce circuit administratif, financier et métaphysique dans le cas d’une jeune Française d’origine algérienne et de confession musulmane.
Je voulais que le spectateur comprenne qu’il s’agissait d’un phénomène social réel, d’où le choix du documentaire et non de la fiction. Me mettre en scène venait aussi du fait que je ne voulais pas parler uniquement de la génération de nos parents, chez qui le désir de rapatriement me semblait logique, puisqu’ils sont nés là-bas. Je m’interrogeais surtout sur les générations suivantes, celles nées et grandies en France.
Dans le film, je deviens une silhouette accompagnée d’un cercueil de type « export », pour que le spectateur puisse s’identifier à ce corps qui parcourt le circuit de son dernier voyage.
Je réalisais aussi qu’il existait très peu d’informations concrètes sur le funéraire. Je pouvais donc aborder un sujet identitaire tout en menant une enquête utile. Finalement, je me suis demandé ce que deviendrait mon propre corps, un questionnement qui touche en réalité beaucoup de gens, quelles que soient leurs origines. Car nous sommes tous nés quelque part, et nous finirons tous quelque part. Cela dit quelque chose de l’identité. Je souhaitais créer un sentiment d’union, presque de fraternité, entre les jeunes issus de l’immigration et les autres.
Votre film met en lumière une génération issue de l’immigration, loin des clichés. Comment choisissez-vous les voix et les parcours qui incarnent cette complexité ?
Pour incarner cette complexité, j’ai choisi des personnes qui reflétaient réellement mon propre parcours et celui de mes contemporains. J’ai sélectionné ces portraits parce qu’ils avaient des choses à dire et représentaient selon moi un échantillon fidèle de ma génération.
Sonia partageait une expérience proche de la mienne, bien qu’elle n’ait jamais voyagé en Algérie pour les vacances. Elle était plus jeune. Kader, qui avait mon âge, portait un profil similaire : très attaché à ses origines et connaissant bien l’Algérie. Quant à Émile, plus jeune et métis franco-algérien, il apportait une nuance supplémentaire. Ils formaient un ensemble représentatif, sans que je n’aie eu besoin de forcer quoi que ce soit -notre génération est déjà loin des clichés-.Tourné en 2015, le film montre que ces trois portraits évoquent le souhait d’être enterrés en Algérie, ce qui correspondait aux chiffres qui m’avaient interpellée en 2008. Je me suis contentée de choisir des personnes qui ressemblaient à ma génération, variées socialement et géographiquement, comme l’aurait fait une sociologue ou une artiste.
Les projections l’ont confirmé : ces questionnements sont largement partagés. Les spectateurs exprimaient leurs troubles, remettaient en question leurs propres choix, réfléchissaient à leur identité — ce qui était précisément mon but.
Même les personnes non issues de l’immigration algérienne se sentaient concernées, renvoyées à leur propre identité régionale ou nationale. Un sentiment de fraternité semblait émerger.
Votre démarche mêle enquête documentaire et dimension intime. Quels défis avez-vous rencontrés pour maintenir cet équilibre entre regard personnel et regard sociologique ?
Maintenir cet équilibre a été un défi constant. Comme je l’ai dit, je ne souhaitais pas faire un documentaire sur la génération de mes parents, ni apporter des réponses toutes faites. Mon objectif était de comprendre ce que le cycle des retours au pays — ces corps rapatriés depuis des décennies — disait de nous, de notre rapport à l’identité et à l’enracinement.
Mon regard personnel, le côté artistique, m’a aidée à dépasser l’analyse sociologique : moi aussi, je me sentais prise entre deux pays. Je me demandais quand ce cycle s’arrêterait, où moi-même je souhaiterais être enterrée, et ce que cela disait de mon identité.
Je n’ai aucune position arrêtée sur le lieu où chacun devrait reposer. Je voulais rappeler qu’on peut être pleinement français et pleinement algérien.
Je voulais que les jeunes — et parfois les moins jeunes — comprennent qu’ils n’ont pas à choisir. Ils peuvent vivre leur identité de manière apaisée.
La circulation des corps et des mémoires au-delà des frontières est au cœur de votre œuvre. Pour vous, le cinéma documentaire est-il d’abord un outil de témoignage ou de transformation sociale ?
Pour moi, le documentaire est les deux : un outil de témoignage et un outil de transformation sociale. Le témoignage vient d’abord : poser des questions, collecter des récits, libérer une parole trop absente du débat public.
Mais le cinéma peut accompagner des évolutions concrètes. Le rapport parlementaire de 2008, les revendications sur les carrés musulmans, ou encore la récente loi algérienne facilitant les remboursements de rapatriement montrent que ces sujets évoluent grâce aux recherches, aux études et aux œuvres qui éclairent ces réalités.
Sans prétention, mon film s’inscrit dans cette dynamique : interroger les enjeux économiques, culturels et sociétaux du funéraire, en plus de la question identitaire.
Je ne défends ni le rapatriement systématique ni l’enracinement forcé. C’est une décision intime. Mais je pense que le cycle du «retour au pays» évoluera : les générations futures auront peut-être besoin de s’enraciner en France, comme l’ont fait avant elles d’autres communautés. Je l’espère surtout parce qu’il faut que ce choix soit possible -légalement, administrativement, symboliquement-
Si le documentaire peut transformer quelque chose, ce serait en ouvrant la voie à davantage de carrés musulmans en France. Pas pour imposer un choix, mais pour en offrir un. Une société laïque doit permettre à chacun de reposer où il le souhaite.
Et puis, j’espère surtout que les gens questionneront leur identité de leur vivant. Le cinéma peut, à son échelle, contribuer à cette réflexion -et parfois, changer les choses.
