Ce que j’en pense: Renaissance en 7 dattes (et un embouteillage)

Par O.A Nadir

À Oran, le Ramadhan ne commence pas avec la lune. Il commence avec un soupir collectif vers 14h37.
À cette heure-là, la ville ressemble à un téléphone à 2 % de batterie : elle fonctionne encore, mais tout le monde a peur de parler trop fort. Même les mouettes au-dessus du Front de mer semblent chuchoter. On jeûne, mais on garde le style. Parce qu’à Oran, on peut avoir faim, mais jamais l’air faible.
16h12. Les regards deviennent philosophiques.
Les discussions aussi. On parle de spiritualité, de patience, de maîtrise de soi… en doublant trois voitures sans clignotant sur le boulevard Millénium.
La foi est grande, le klaxon aussi.
Puis arrive 18h40. L’heure sacrée où tout Oran devient une émission de survie.
Les trottoirs s’animent. Les sacs de chorba traversent la rue comme des VIP escortés. Les boureks sont protégés comme des lingots d’or. À Mdina Jdida, c’est Koh-Lanta version brick à l’œuf : que le plus rapide survive.
Moi, je marche au ralenti. Pour économiser mon énergie. Et ma dignité. J’ai faim, oui. Mais je reste élégant. Enfin, jusqu’à ce que l’odeur de la karantika me gifle le cœur. Là, je redeviens humain.
Fragile. Très fragile.
L’adhan approche. Il y a cette seconde étrange, suspendue, où tout s’arrête. Les voitures se figent.
Les regards se croisent. On se pardonne presque les insultes de 17h58.
Et puis… la datte. La première n’est pas un fruit. C’est une renaissance.
En sept dattes, Oran passe de tragédie grecque à comédie musicale. Les visages se détendent. Les voix retrouvent leur chaleur. On promet de manger léger. On ment avec sincérité.
Cinq minutes plus tard, l’assiette ressemble à un congrès international de calories. Chorba, bourek, salade, tajine, hmiss, karantita, kalb el louz. Le tout accompagné d’un discours intérieur très noble : “C’est pour reprendre des forces.”
À 21h, la ville est transfigurée. Les rues brillent.
Les enfants courent comme s’ils avaient signé un contrat avec l’insomnie. Les cafés rouvrent, triomphants. Les discussions s’étirent. On parle football, on parle religion, on parle du voisin qui a encore garé sa voiture en diagonale comme s’il dessinait une œuvre abstraite.
Tarawih ? Oui. Bien sûr. Spirituel. Recueilli. Mais avec ce petit sprint final pour trouver une place devant la mosquée. La foi est immense. Le parking est minuscule.
À minuit, Oran respire autrement. La ville devient douce. Les visages aussi. On rit plus facilement. On pardonne plus vite. Même les embouteillages semblent avoir fait leurs ablutions.
Et moi, je regarde cette ville qui jeûne, s’énerve, se pardonne, mange trop, promet beaucoup et recommence le lendemain.
Ramadhan à Oran, ce n’est pas la perfection. C’est l’excès… d’humanité. On y perd un peu de patience. On y gagne un peu de cœur.
Et au fond, entre une datte et un bourek, on apprend quelque chose de très simple : On est tous un peu affamés. Mais surtout, on a tous besoin de se retrouver.
Demain, à 14h37, on soupirera encore. Et ce sera très bien comme ça.

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