Les hôpitaux oubliés d’Oran: Des ruines mémorielles à sauvegarder

Oran, la deuxième plus grande ville d’Algérie, est aujourd’hui un centre de la culture et de l’économie méditerranéenne. Mais derrière ses façades modernes et son essor urbanistique, la ville garde encore les traces de son passé colonial, notamment à travers ses hôpitaux oubliés.
Ces institutions de santé, nées sous la colonisation française, témoignent de l’histoire complexe de la ville et de ses habitants. Aujourd’hui, ces établissements, souvent laissés à l’abandon ou mal entretenus, sont un héritage oublié, porteur d’une mémoire douloureuse, mais aussi d’une réflexion sur l’évolution du système de santé algérien.
Les premiers hôpitaux modernes d’Oran ont été créés dans la seconde moitié du XIXe siècle, dans un contexte colonial marqué par un apartheid sanitaire. Le système de santé était séparé entre les colons français et les populations algériennes, qui étaient souvent reléguées à des structures de santé de moindre qualité, voire ignorées dans certaines régions. Par exemple, l’hôpital Médical de la Marine, fondé en 1835, était réservé aux colons, tandis que les Algériens devaient se contenter de structures plus rudimentaires, souvent situées en périphérie de la ville. Ces hôpitaux étaient à la fois des instruments de domination et de contrôle, et des symboles de l’inégalité structurelle qui traversait la société coloniale.
L’un des bâtiments les plus représentatifs de cet héritage est l’Hôpital Civil d’Oran, inauguré en 1905. Conçu dans un style architectural imposant, il servait à la fois de centre médical et de lieu de contrôle social. Bien que sa fonction soit, en théorie, de répondre aux besoins de la population, il était avant tout destiné à une élite coloniale, et son accès était limité pour les Algériens, souvent relégués à des soins de moindre qualité dans des établissements plus modestes.
Après l’indépendance, ces hôpitaux coloniaux ont vu leur fonction évoluer, mais beaucoup ont aussi souffert de l’abandon et de la dégradation. Les réformes sanitaires mises en place ont entraîné une redéfinition du système de santé national, mais beaucoup de ces anciennes institutions sont restées sous-utilisées ou n’ont pas été rénovées à la hauteur de leurs besoins.
L’Hôpital Civil d’Oran, par exemple, a vu sa fonction se réduire au fil des années. Au lieu de faire l’objet d’une restauration patrimoniale, il est tombé dans un état de délabrement avancé, jusqu’à être complètement fermé dans les années 1990. De même, l’Hôpital Saint Éloi, autrefois un modèle d’infrastructure de santé coloniale, est aujourd’hui en ruines, malgré les promesses de réhabilitation qui ont émergé à plusieurs reprises au cours des dernières décennies.

Histoire complexe

Ces «hôpitaux oubliés» ne sont pas seulement des bâtiments en décomposition ; ils sont aussi porteurs d’une histoire complexe. Ils sont le témoignage d’un système sanitaire qui, tout en apportant des avancées médicales en termes de technologies et d’infrastructures, a aussi accentué les fractures sociales et raciales entre les colons et les Algériens. A Oran, la mémoire de cette ségrégation sanitaire est toujours présente, même si elle est rarement discutée publiquement.
Malgré l’état de dégradation, certains bâtiments témoignent encore d’une époque où Oran était le centre d’un empire colonial. Par exemple, des détails architecturaux tels que des balcons en fer forgé, des fresques murales ou des chambres spacieuses témoignent d’un certain luxe réservé à la classe dominante. Toutefois, cette beauté architecturale n’enlève rien à la douleur liée à l’héritage colonial. Le traitement des Algériens dans ces hôpitaux est un souvenir lourd de racisme systémique et d’inégalités profondes.
Aujourd’hui, des voix s’élèvent pour rappeler l’importance de conserver ces institutions en tant que témoignages historiques. Certaines associations de défense du patrimoine, comme «Oran, Patrimoine et Mémoire», militent pour la réhabilitation de ces hôpitaux, non seulement pour leur valeur architecturale, mais aussi pour l’importance de préserver la mémoire de cette période difficile.
Cependant, la réhabilitation de ces bâtiments n’est pas sans poser de questions. Que faire de l’héritage colonial lorsque ce dernier est porteur d’une histoire de domination ? Des projets existent, comme celui de transformer certains bâtiments en musées de la mémoire, une idée à creuser sérieusement.
Aujourd’hui, Oran, comme l’ensemble du pays, lutte pour améliorer son système de santé. Si la situation s’est améliorée avec la construction de nouveaux établissements modernes, le passé colonial de la ville laisse encore des cicatrices visibles dans ses infrastructures. La question reste donc ouverte : comment honorer l’héritage des anciens hôpitaux coloniaux tout en construisant un avenir plus égalitaire pour la santé publique en Algérie ?
Les «hôpitaux oubliés» d’Oran sont bien plus que de simples bâtiments en ruines. Ils sont un miroir de la complexité de l’histoire de la ville, un symbole de l’évolution de son système de santé et un témoignage de la nécessité de concilier mémoire et réformes modernes. Leur réhabilitation, tant sur le plan physique qu’historique, pourrait offrir à la ville une opportunité unique de surmonter ses héritages coloniaux et de bâtir un avenir plus inclusif et juste.
O.A Nadir

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