Féminicide et conflictualité psychique

Par Adnan Hadj Mouri

 

Un cas tragique de féminicide a récemment bouleversé l’opinion publique à Chlef : une adolescente, soumise à des violences répétées, a été tuée par son propre père. Face à de tels crimes, l’indignation et l’émotion sont légitimes, mais elles ne suffisent pas. Une lecture exclusivement morale ou affective montre rapidement ses limites lorsqu’il s’agit de comprendre, prévenir et traiter une violence aussi extrême.

Comme le rappelait Albert Camus, « mal nommer les choses, c’est ajouter du malheur au monde ». Nommer avec rigueur les processus psychiques en jeu devient alors une exigence éthique et clinique.
La violence humaine ne saurait être réduite à un simple dysfonctionnement biologique ou neuronal. Elle s’enracine dans une conflictualité psychique « constitutive du sujet » c’est-à-dire dans la tension interne produite par le langage, le désir et l’inscription du sujet dans l’ordre symbolique. Cette conflictualité est inhérente à la condition humaine et ne peut être supprimée « sans effets délétères. » Lorsqu’une société la nie ou la refoule, elle favorise des passages à l’acte violents en empêchant toute élaboration subjective.
Cette problématique résonne de manière singulière dans le contexte algérien, marqué par les séquelles psychiques de la décennie noire. Cette période a durablement affecté le rapport à la violence, au corps et à l’autorité. Le corps féminin s’est souvent trouvé pris dans des logiques de contrôle, de peur et de domination, devenant un lieu de « projection de conflits non symbolisés ». La violence faite aux femmes s’inscrit ainsi dans une crise à la fois psychique, identitaire et symbolique, fréquemment recouverte par des discours d’exclusion qui entravent le travail de subjectivation.
C’est dans ce cadre que la clinique psychanalytique désigne ce que l’on appelle le refus du féminin. Celui-ci ne se réduit ni à une opposition entre hommes et femmes, ni à une donnée anatomique. Il renvoie à une position subjective : le refus « de l’incomplétude du sujet », autrement dit de la division constitutive introduite par le langage. Le féminin, au sens clinique, désigne ce qui échappe à la maîtrise, ce qui rappelle « l’impossible complétude de l’être. »
Certaines lectures militantes, indispensables pour visibiliser et dénoncer les violences faites aux femmes, peuvent toutefois rencontrer une limite lorsqu’elles se structurent uniquement sur une logique de confrontation binaire. Sans être disqualifiées, ces approches gagnent à être articulées à une lecture clinique afin de ne pas réduire la violence à une opposition identitaire du genre, mais de penser les processus subjectifs et symboliques qui la rendent possible.
Les idéologies à tonalité surmoïque religieuses, sociales offrent alors une illusion de résolution : celle de combler « la division subjective « par l’adhésion à une norme ou à un idéal collectif. Le sujet se soutient d’une identification rigide, qui promet une unité imaginaire et une maîtrise du réel.
Dans la sphère familiale ou conjugale, cette logique peut conduire à l’idéalisation de la femme comme » figure maternelle totale. » Lorsqu’elle ne répond pas à cette attente impossible, la déception peut se transformer en haine. La clinique parle alors « d’hypertrophie de la virilité » caractérisée par le besoin de contrôle, la peur de l’altérité et le refus de la séparation symbolique, notamment dans la confusion entre mère et épouse.
L’homme qui contraint ou surveille sa conjointe ne manifeste pas un simple trait de caractère, mais une intolérance à la division subjective, tant chez lui que chez l’autre. L’autonomie féminine devient menaçante parce qu’elle rappelle l’impossible maîtrise de soi
Il convient également de rappeler que les objets, les normes et les prescriptions ne sont jamais neutres. Ils peuvent fonctionner comme des supports « symboliques défensifs, » destinés à contenir l’angoisse liée au féminin. Certaines prescriptions vestimentaires, par exemple, peuvent ainsi viser à neutraliser l’altérité en transformant le corps en objet à contrôler. La femme devient un objet de convoitise pour reprendre le romancier Rachid Mimouni
Le refus du féminin s’articule étroitement au refus de la castration symbolique. Le viol et le féminicide ne relèvent pas uniquement de la criminalité, mais constituent des symptômes psychiques et sociaux, marquant une rupture avec la loi symbolique qui organise le rapport à l’autre.
Le passage à l’acte violent exprime alors l’impossibilité de reconnaître l’existence de l’autre comme sujet séparé. Le féminicide comme étant « parricide » peut être compris comme une tentative radicale d’abolir l’altérité en détruisant ce qui rappelle la division subjective. Dans ce sens, aucune explication strictement biologique ne permet de rendre compte de cette dynamique. La violence humaine est structurée par le langage, le symbolique et les cadres sociaux qui sacralisent la virilité tout en niant le féminin.
Penser la violence comme symptôme implique de dépasser la seule désignation de responsabilités individuelles. Il s’agit d’interroger les structures symboliques et culturelles pour endiguer la violence
Dans cette perspective, les cliniciens, intellectuels et acteurs sociaux ont une responsabilité essentielle : réintroduire la clinique, le soin psychique et la pensée critique là où dominent le déni, la simplification et les réponses exclusivement « normatives ou justificatrice ».
Cela dit, Si le féminicide est un phénomène mondial, il présente en Algérie des spécificités liées à son histoire, à ses refoulements collectifs et à « ses impensés symboliques. » C’est pourquoi une approche clinique rigoureuse est indispensable pour penser ces violences et tenter d’en prévenir la répétition.

 

Bouton retour en haut de la page