Violence contre les femmes en Algérie : Le féminicide n’est pas un fait divers

Le féminicide frappe encore en Algérie. 37 cas ont déjà été recensés jusqu’au mois de décembre dernier, un chiffre alarmant qui ne peut en aucun cas être pris à la légère. Cette nouvelle série de crimes s’inscrit dans une réalité plus large et persistante : entre 2019 et 2024, 315 femmes ont été tuées, selon les données disponibles, lesquelles ne couvrent que les cas documentés. La réalité, selon les acteurs associatifs, serait donc bien plus lourde, en raison de nombreux crimes passés sous silence ou non déclarés.
La répartition annuelle de ces crimes témoigne d’une violence durable : 74 cas en 2019, 56 en 2020, 57 en 2021, 41 en 2022, 39 en 2023 et 48 en 2024. Après une relative baisse, la remontée des chiffres en 2024, suivie des cas déjà enregistrés en 2025, confirme que la violence à l’égard des femmes demeure structurelle et profondément ancrée dans la société.
Les données révèlent que la majorité des féminicides sont commis par des personnes connues des victimes. Près de 42,6 % des crimes ont été perpétrés par des conjoints ou ex-conjoints, tandis que 27,7 % ont été le fait de membres de la famille, notamment des pères, fils, frères ou autres proches. Les auteurs extérieurs au cercle familial, tels que voisins ou inconnus, représentent une part moindre. Cette réalité met en évidence un constat glaçant : le danger principal se situe souvent au sein même de l’espace censé protéger.
Dans près de 90 % des cas, les féminicides sont commis dans des lieux clos, principalement au domicile conjugal ou familial. Si l’espace public demeure hostile aux femmes à travers le harcèlement et diverses formes d’agressions, le foyer reste le principal théâtre des violences les plus graves. C’est dans cet espace intime que les violences s’installent, se répètent, se banalisent et, dans certains cas, aboutissent à la mise à mort, souvent après des années de souffrances silencieuses.
Les méthodes employées traduisent une brutalité extrême. Les victimes sont majoritairement tuées par armes blanches ou par des coups mortels, souvent portés à la tête, révélant une intention manifeste de tuer. Dans deux tiers des cas, une arme est utilisée, principalement des couteaux ou des objets contondants, facilement accessibles, ce qui renforce le caractère domestique et impulsif de ces crimes.
Au-delà de la victime directe, le féminicide laisse des conséquences humaines profondes et durables. Près de 60 % des femmes assassinées étaient mères, certaines étant enceintes au moment des faits. Ces crimes laissent derrière eux des enfants traumatisés, confrontés à une violence extrême au sein même de leur cadre de vie, avec des répercussions lourdes sur leur développement psychique et affectif.
Dans un contexte marqué par une déliquescence du lien social et l’érosion des repères familiaux, le féminicide apparaît comme un goulet d’étranglement de l’univers familial, révélant une incapacité collective à gérer les conflits autrement que par la domination et la violence. La tragédie de la jeune Asma Oumayma, victime de violences parentales, a récemment ravivé l’indignation et relancé les appels à tirer la sonnette d’alarme.
Les spécialistes de la santé mentale alertent depuis plusieurs années sur l’ampleur du phénomène. Une doctorante en psychologie souligne que la prévention passe avant tout par la promotion du dialogue au sein de la famille, en permettant aux enfants de s’exprimer dans un environnement capable de gérer les conflits sans violence. La psychologue Khadidja. S met, pour sa part, en garde contre la banalisation du féminicide, estimant que le taire ou le minimiser revient à transformer la violence en une véritable cocotte-minute, dont l’explosion finit toujours par se produire.
Face à cette escalade, l’espace public ne peut rester à l’écart. Nommer clairement le féminicide et refuser toute forme de justification ou de relativisation devient une nécessité. Il appartient désormais aux institutions, aux services compétents et à l’ensemble des acteurs sociaux de redoubler de vigilance et d’engagement, en mettant des mots sur les maux. Car la lutte contre le féminicide commence par la reconnaissance claire de la violence, et par le dialogue, avant que le silence ne fasse, une fois encore, des victimes.
Khaled Boudaoui
