Université algérienne : Quelle place pour Habermas ?
Par Adnan Hadj Mouri
Comme le disait Louis Pasteur, « la science n’a pas de patrie ». La mort du philosophe allemand Jürgen Habermas, survenue ce samedi à l’âge de 96 ans, tombe comme un couperet.
Bien que son nom soit plus ou moins connu et fréquemment cité par les chercheurs, il est essentiel de lui rendre hommage en mettant en lumière son concept d’« agir communicationnel », encore fragile dans notre société.
De fait, cette forme de dialogue, pilier de l’émancipation sociale, se trouve aujourd’hui en situation de « nécrose » sous l’effet de l’intelligence artificielle, qui en pervertit les mécanismes, pour reprendre l’expression éclairante d’Éric Sadin.Jürgen Habermas, dont l’œuvre philosophique est particulièrement prolifique par la richesse de son analyse conceptuelle, trouve un point de démarcation dans certains milieux universitaires et cercles de recherche, malgré une certaine répulsion envers la philosophie, qui s’érige parfois en norme pathologique. Et même si le cadre de la recherche tente de se libérer de cette forme de rejet, il arrive qu’il se referme dans une autre dérive : la gadgetisation du concept, où la communication, concept développé et théorisé par Habermas, se laisse dogmatiser par une vulgarisation qui vire à l’infantilisme.Au-delà de la vulgarisation, qui doit se démarquer de l’explication scolaire au sens où l’entend Gilles Deleuze, la diffusion de la pensée ne peut se réduire à une simple simplification pédagogique. Habermas met en garde contre la transformation des concepts philosophiques en objets simplifiés ou médiatiques, qui finissent par empêcher la véritable discussion critique. Dans le sillage de son enseignement, Habermas est considéré comme le principal représentant de la seconde génération de l’École de Francfort. Il reprend la tradition critique initiée par Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, centrée sur la critique sociale et la compréhension des structures de domination. Cependant, à la différence d’Adorno et Horkheimer, qui insistent sur la dialectique négative et un pessimisme culturel, Habermas met en avant le potentiel de rationalité et de communication humaine pour créer un espace critique.
Au cœur de sa réflexion se trouve la théorie de l’agir communicationnel, qui constitue le poumon de sa pensée. Habermas distingue deux types d’agir : l’agir orienté vers la réussite, fondé sur l’efficacité instrumentale, et l’agir orienté vers la compréhension où la communication vise l’entente et la coopération. Ces formes d’agir sont complémentaires : l’une produit des résultats pratiques, l’autre établit les « conditions d’un dialogue capable de générer un consensus rationnel » et d’émanciper socialement.
Dans son approche, la rationalité ne se limite pas à la logique ou aux sciences : elle inclut « la capacité à argumenter », convaincre et dialoguer dans un cadre libre de contraintes et de manipulations. Une société démocratique repose ainsi sur la « discussion raisonnée », où chacun peut participer à la formation de l’opinion publique et contribuer à corriger les distorsions sociales.
Habermas et Freud
La distinction avec l’École de Francfort classique est importante : les auteurs traditionnels adoptent une « vision pessimiste » centrée sur la critique de la culture de masse comme « instrument de domination ». Habermas, tout en restant critique, insiste sur « le potentiel libérateur de la communication » et sur l’idée que le dialogue, s’il est authentique, permet de réduire les distorsions sociales et politiques. Il introduit ainsi « une dimension normative » et constructive dans la pensée critique.Dans le fondement de sa pensée, le positionnement philosophique de Jürgen Habermas vis-à-vis de Sigmund Freud se situe à « l’intersection de la philosophie critique », de la théorie de la communication et de la psychanalyse. Il y a, dans sa pensée, une reconnaissance de la valeur critique de Freud : la psychanalyse freudienne constitue un outil pour comprendre la subjectivité humaine et la formation des normes sociales. Pour Habermas, « Freud éclaire la façon dont les individus intériorisent les contraintes sociales et comment se développe la conscience morale, en lien avec le surmoi ».
Dans le sillage habermassien, Freud est conçu comme un fondement de la critique sociale. Il n’est pas seulement un thérapeute, mais un penseur qui permet de déceler les contradictions entre les besoins psychiques individuels et les attentes sociales. Ainsi, la clinique psychanalytique contribue à la théorie critique en montrant comment les structures sociales influencent le développement psychique et façonnent « l’aliénation subjective ».Sans nous étendre ici sur les formations de l’inconscient et sur la critique plus fine du développement de la pensée habermassienne, cet étayage n’est pas fortuit : il revitalise le lien social, souvent figé par une crise multidimensionnelle où l’absence de dialogue constitue une véritable toile d’araignée, ankylosée par le musellement, y compris dans la structure de l’espace public.Dans le contexte algérien, l’enseignement de Habermas reste marginal, « la pression bureaucratique », le manque de temps ou le formatage des programmes limitent la mise en pratique réelle de l’agir communicationnel, qui peine à trouver sa place dans les séminaires, les travaux dirigés et les colloques universitaires. Quelques initiatives ponctuelles, comme l’intégration d’extraits de Théorie de l’agir communicationnel dans les cours de sociologie, de sciences politiques ou de philosophie, illustrent l’intérêt pour son approche critique, mais elles restent insuffisantes pour transformer profondément le débat académique.En effet, faire une rétrospective sur la pensée d’Habermas ne doit pas cantonner l’agir communicationnel à un objet fétiche pour des lendemains qui chantent, mais plutôt valoriser un dialogue « exempt de domination », en renouvelant les formes de solidarité avec son penchant pour l’altérité. Le lien social devra alors carburer dans cette ressource psychique.À l’instar du positionnement théorique d’Habermas, on pourrait dire que Freud lui adresse en quelque sorte un clin d’œil : « il fait toujours plus clair lorsque quelqu’un parle. »