« Féodalité technocratique » : Quand l’indigence bombe le torse

par Adnan Hadj Mouri

Depuis fort longtemps, les citoyens, notamment dans les pays du tiers monde, s’ingénient à idéaliser le modèle occidental, qui jette en pâture quelques débris d’objets fétiches de liberté, sous la séduction pressante de l’État de droit, lequel se fige au demeurant, comme le dit le philosophe Rancière dans La haine de la démocratie.

Au fil des ans, ce modèle, qui se donne comme principe démocratique à travers sa conception hégémonique de la prédation, loin de libérer les pays qui survivent sous la domination interne, mute et favorise un État de droit nourri par une vision voyoucratique. À l’échelle internationale et nationale, y compris dans leurs structures sociales, se déploie une soft barbarie sous des allures de modernité liquide.
De fait, la pensée, depuis le siècle des Lumières, qui pouvait faire valoir une dynamique conflictuelle, s’amenuise et fabrique une forme de servitude volontaire. Dans cette configuration, faire advenir une émancipation nous impose de regarder le monde qui se proclame démocratique comme une féodalité technocratique, qui berce des individus pris dans des processus d’idéalisation.
Cette illusion révèle progressivement sa désintégration sociale à travers un modèle médiatique qui met en acte une communication devenue manipulation, se transformant en véritable agent de propagande.
Celui-ci ne tarit pourtant pas d’éloges, notamment auprès de nombreux individus se revendiquant progressistes, tout en participant à une fétichisation de ces modèles. Ceux-ci tendent à produire des illusions afin de mieux assurer l’asservissement symbolique et social.
Dans cette logique, aucune critique ne semble véritablement prise en compte, puisque les adeptes se contentent d’y répondre par une ironie facile, souvent renvoyée à une caricature du système soviétique, comme si toute critique du présent devait nécessairement se dissoudre dans un passé déjà disqualifié.Ce renforcement idéologique produit une vacuité du sens, entretenue par la présence médiatique de certaines figures de la « philosophie médiatique », qui s’éloignent de toute exigence de pensée pour privilégier des discours simplificateurs et essentialisants. Il s’agit d’une véritable camisole critique imposée à toute forme de pensée exigeante.Dans ce registre, des intellectuels comme Luc Ferry participent parfois à une confusion problématique entre stalinisme et expérience soviétique, réduisant celle-ci à la seule question des massacres. Personne ne peut évidemment occulter le désastre stalinien ni ignorer que de nombreux penseurs ont été persécutés dans ce contexte historique.
Cependant, une telle réduction ne permet pas de penser la complexité des rapports entre idéologie, État et violence. Elle évacue notamment la question des formes contemporaines de domination, comme celles produites par certaines logiques néolibérales, qui, sous le discours de la liberté, imposent des formes de contrainte structurelle.
Celles-ci fragilisent les États déjà précaires et étendent une rationalité de type quasi féodal, où la logique économique tend à primer sur toute souveraineté politique, allant jusqu’à transformer certaines dynamiques en véritables logiques de prédation.
Enfin, face à une structure gouvernementale mondialisée dominée par la ploutocratie et la gérontocratie, l’avenir démocratique semble se figer dans une forme de prolétarisation de l’imaginaire, laquelle tente de se mouvoir dans l’illusion.

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