Feu Alloula: L’émancipation de la singularité

Qui ne se rappelle pas du sabre fanatique qui frappa feu Abdelkader Alloula, un soir de Ramadhan, alors qu’il se rendait au Palais de la culture pour y donner une communication ?
Le 10 mars 1994, après tant d’années, ne peut s’éclipser dans l’amnésie. Rendre hommage ne doit pas se consumer dans la régurgitation morose de la perte, ni dans la mythification stérile. Il doit passer par la réactualisation de sa dramaturgie, qui magnifiait subtilement la dynamique conflictuelle au sein des rapports sociaux. Des pièces comme El Djouad ou El Litham façonnent encore l’imaginaire collectif, notamment grâce à l’usage des sobriquets, à travers lesquels Alloula dépeignait avec finesse le caractère des gens et les contradictions de la société.
Sa dramaturgie dépasse la simple caricature sociale : elle s’inscrit dans une forme inspirée du don moliéresque, capable de révéler les tensions et absurdités de la société. C’est en cette veine du 8 mars que je souhaite rappeler une rencontre que j’avais programmée à l’École polytechnique, où j’exerçais comme animateur culturel.
Grâce à l’amabilité de Mme Radja Alloula, la campagne du défunt, une communication sous forme de « halqa », fidèle à l’esthétique théâtrale qu’il affectionnait, avait mis en lumière la place de la femme dans le théâtre d’Abdelkader Alloula.
Derrière la satire et la verve populaire se dessinait alors une interrogation profonde sur la condition féminine et sa présence dans « l’espace symbolique de la scène ».Le combat contre le sexisme ne peut être l’apanage exclusif des femmes. Des hommes de lettres et des dramaturges, comme Abdelkader Alloula, ont œuvré à l’émancipation des rapports sociaux, en interrogeant notamment le lien entre l’homme et la femme. Ce lien reste cependant largement assujetti à la norme patriarcale. Même lorsqu’elle se reconfigure, celle-ci se subvertit rarement en profondeur. Dans ce contexte, l’action culturelle, trop souvent famélique, peine à rompre le bégaiement de la pensée qui reconduit mécaniquement les mêmes schèmes de domination.
Dans l’univers théâtral d’Abdelkader Alloula, la femme n’est pas un simple « objet du récit ». Elle est actrice de la scène sociale, vecteur de parole et de subversion. Sa parole concrète et quotidienne contraste avec « l’idéologie », l’ambition et la vanité des personnages masculins. Elle joue parfois le rôle de « conscience collective », commentant et questionnant les décisions. Dans des pièces comme « El Djouad », « El Litham » ou « Hammam Rabi », sa voix critique révèle la fragilité du monde masculin et éclaire alors les contradictions de la société.
Réflexion critique
Les personnages féminins d’Abdelkader Alloula se montrent souvent plus lucides que les hommes face aux « illusions du pouvoir ». Leur position marginale leur permet d’observer ce que les hommes ne voient pas ou refusent de voir.
Dans une forme théâtrale située entre le marxien et le marxiste, Abdelkader Alloula propose une critique subtile du patriarcat, exposant les absurdités de la domination masculine et les illusions sociales.C’est ici que le concept de « femmage » rejoint notre réflexion.
Apparue dans les années 1970, cette notion désigne les pratiques artistiques créées par des femmes ou exprimant une subjectivité féminine, célébrant leur singularité. Hélène de Beauvoir, qui n’est autre que la sœur de la grande écrivaine Simone de Beauvoir, l’a théorisé comme un moyen de « subvertir la hiérarchie patriarcale dans l’art, et de valoriser la singularité du sujet, sans le réduire au sexe anatomique ».
Cependant, dans le contexte d’une revendication féminine qui se complaît dans la réaction émotionnelle, le « femmage » tend parfois à réduire la féminité à la dualité homme-femme, au détriment de cette singularité subjective. Cette banalisation superficielle témoigne de la tendance à scotomiser des enjeux complexes, alors que la force de la dramaturgie d’Abdelkader Alloula réside précisément dans sa capacité à transformer le quotidien et les rapports sociaux en une sorte de réflexion critique.
Enfin, ce bref hommage à feu Alloula vise donc à faire bouger « la prolétarisation de l’imaginaire », qui est souvent emprisonné dans une camisole douce, pour rouvrir l’espace de la créativité, de la lucidité et de la subversion. Il rappelle alors que l’émancipation culturelle et intellectuelle ne peut être « l’apanage d’un genre », et que la singularité de chacun trouve dans le théâtre un lieu où se libérer et se penser.
Adnan Hadj Mouri
