Le Trio Joubran à l’Opéra d’Alger: La quintessence du oud en résistance

À l’Opéra d’Alger, au-delà de sa structure architecturale qui se magnifie d’une beauté presque silencieuse, le Trio Joubran a envoûté le public. Par la virtuosité de ses instruments, notamment le oud, il a déployé une intensité sonore et émotionnelle rare, où chaque note semblait suspendre le temps, comme si le souffle des cordes venait toucher une mémoire enfouie, intime, presque indicible.
Le Trio Joubran n’est pas seulement un groupe musical : il est une scène où le son devient pensée, où la corde frappée interroge le silence.
Formé par trois frères Samir, Wissam et Adnan Joubran, il hérite d’une lignée où la main fabrique autant qu’elle interprète, où l’instrument précède presque le geste qui le fait vibrer.
Le oud, entre leurs doigts, cesse d’être un simple instrument : il devient une mémoire tendue, un lieu de passage entre le passé et ce qui insiste encore. Leur musique ne juxtapose pas tradition et modernité, elle les travaille de l’intérieur, comme si chaque note portait la trace d’un monde ancien tout en ouvrant une brèche à la résistance.
Chez eux, la virtuosité n’est pas démonstration, mais retenue habitée ; l’émotion, non un effet, mais une traversée. Il s’en dégage des paysages sonores où le temps semble se défaire, où l’écoute devient presque une expérience intérieure.
Et au-delà de la musique, quelque chose se dit sans se déclarer : une histoire, une tension, une présence au monde. Leur œuvre ne revendique pas, elle insiste comme une « parole tenue au bord du silence », faisant du son un espace où mémoire, résistance et poésie ne se distinguent plus, mais résonnent ensemble.
Dans l’ouverture du bal, le oud séduit par son timbre grave et velouté, porté par une force intérieure qui semble battre comme un cœur sonore. Sous ses résonances, quelque chose s’élève tel un oiseau aux vingt printemps, fragile et libre à la fois. L’instrumental s’harmonise alors dans une idylle sublime avec le verbe poétique et résistant de Mahmoud Darwich, comme une grammaire de l’indignation dressée contre toutes les formes d’oppression.
Hommage à Mahmoud Darwich
La sagesse trouve sa profondeur dans une imagination métaphorique capable de traverser les esprits. La poésie devient alors lumière, grammaire et hygiène de vie : elle permet de comprendre le monde à travers des mots vivants, chargés d’une puissance presque explosive. Une puissance qui instaure une double exigence, esthétique et critique, faisant vibrer la pensée.
En pensant au merveilleux poétique, évoquons Mahmoud Darwich, porteur d’un lyrisme discipliné, d’un verbe mélodieux allié à une critique socio-politique d’une rare intensité contre la tyrannie et l’oppression.
De son vivant, Darwich cultivait un goût profond pour la liberté et une aversion radicale pour toute forme de domination. Il n’est donc pas surprenant que sa poésie s’attaque avec force à l’injustice. Dans nombre de ses poèmes, il mène un combat incessant contre l’arbitraire et la violence politique.L’expérience oppressante du peuple palestinien apparaît chez lui comme une forme mortifère de violence, imposée par des pouvoirs tyranniques, plongeant tout un peuple dans une condition de dépossession et de précarité extrême.
Dès lors, il s’agit de battre en brèche les discours qui banalisent ou diluent cette injustice, en soumettant à l’examen critique les prétendus projets de paix, souvent traversés par une réalité marquée par les crimes et les destructions.
Le poète n’a cessé de dénoncer l’ignorance et les idées rétrogrades qui précipitent les peuples vers le néant. Il se fait le chantre d’un esprit frondeur, irréductible.Dans ce mouvement de lutte, le poète, tel un chef d’orchestre, magnifie le verbe pour sculpter une éthique de la résistance. Celle-ci passe par l’écoulement de l’encre et la vibration de la voix, engageante et lucide, dressant un rempart contre toute violence qui avilit l’humanité.
Dans sa touche finale, le chef d’orchestre lance « Ahwak » de Mohamed Abdel Wahab comme une chorégraphie émancipatrice. Sa réception dans le public s’est alors déployée comme une onde vive, presque une aria en fusion, faisant danser le geste humain dans une envolée lyrique où la sensibilité se libère et s’exalte.
Adnan Hadj Mouri
