Les “Oradour” français oubliés – Les méthodes coloniales : de l’Algérie au Cameroun

Dans une interview accordée à France 24,
Olivier Le Cour Grandmaison, enseignant en sciences politiques et philosophie politique à l’université Paris-Saclay, revient sur la publication de son ouvrage « Oradour coloniaux français. Contre le roman national » (éd. Les Liens qui libèrent).
Pour lui, ce travail n’a pas pour objectif de provoquer mais de rétablir des vérités historiques occultées par la mythologie républicaine, qui continue de glorifier la colonisation française tout en minimisant ses crimes.
Le politologue rappelle que dès mai 1945, en Algérie, des massacres de civils ont été perpétrés par l’armée française et des milices coloniales, faisant entre 30.000 et 35.000 morts. Les corps furent parfois brûlés dans des fours à chaux pour effacer les traces. Il cite également les “enfumades” ordonnées par le général Bugeaud et exécutées par le général Pélissier, où des tribus entières furent exterminées dans leurs grottes. Ces méthodes, souligne-t-il, n’avaient rien à envier aux atrocités nazies à Oradour-sur-Glane.
Durant la guerre d’Algérie, les résistants dénonçaient la “Gestapo française”, en référence aux pratiques de torture systématique employées par l’armée. Olivier Le Cour Grandmaison insiste sur le fait que ces méthodes, théorisées dans la doctrine de la guerre contre-révolutionnaire, relèvent de crimes contre l’humanité, car elles visaient des populations pour des motifs politiques et ethniques.
Comparant la France à d’autres puissances coloniales, il rappelle que la Grande-Bretagne, l’Allemagne, le Canada ou les États-Unis ont reconnu, d’une manière ou d’une autre, les crimes commis contre les peuples colonisés. L’Allemagne s’est excusée pour le génocide des Héréros et des Namas en Namibie, tandis que Londres a exprimé des regrets pour la répression des Mau Mau au Kenya. La France, elle, reste en retard historique, prisonnière d’un roman national qui occulte la brutalité coloniale.
Ce roman national, explique-t-il, est une construction idéologique qui euphémise les crimes, les nie ou les relativise. Il s’agit d’une volonté politique de falsification, entretenue par les institutions et relayée par certains courants politiques. La loi du 23 février 2005 sur le “rôle positif de la colonisation” illustre cette tendance : adoptée sous Nicolas Sarkozy, elle marque un tournant où l’État français a tenté d’imposer une interprétation officielle et apologétique du passé colonial, en contradiction avec l’autonomie des sciences humaines.
Enseignement et mémoire sélective
Le Cour Grandmaison rappelle que la doctrine de la guerre contre-révolutionnaire, mise en œuvre en Algérie et en Indochine, a théorisé la torture, la disparition forcée et le déplacement massif de populations. En Algérie, deux millions et demi de civils furent déportés dans des camps de regroupement pour priver le FLN de tout soutien. Ces pratiques, qualifiées aujourd’hui de crimes contre l’humanité, ont ensuite été exportées vers d’autres territoires, notamment au Cameroun.
La conquête coloniale est encore peu enseignée dans les programmes scolaires français. Le terme officiel de “pacification” employé par les autorités militaires et politiques visait à masquer la réalité des massacres et des déplacements forcés. Si des avancées ont été faites dans les manuels scolaires concernant l’esclavage et le Code noir, l’histoire coloniale reste marginalisée. Les collégiens et lycéens connaissent mal, voire pas du tout, les réalités de la colonisation française.
Pour Olivier Le Cour Grandmaison, la paix ne peut se faire avec un passé, mais avec les États anciennement colonisés, notamment l’Algérie. Cela passe par la reconnaissance des crimes coloniaux comme crimes d’État et crimes contre l’humanité. Il estime que les demandes algériennes de repentance relèvent de considérations politiques et diplomatiques, mais que la vérité historique doit être rétablie pour dépasser les mythes et affronter la mémoire coloniale.
Il rappelle enfin que la France est la seule ancienne puissance coloniale à avoir voté une loi valorisant la colonisation, ce qui constitue une double exception : d’une part, parce que l’État ne devrait pas intervenir dans l’interprétation historique ; d’autre part, parce que cette position illustre une volonté persistante de défendre un passé impérial, au détriment de la vérité et de la justice.
G. Salima