Spectacle de rue à Oran: « Othello » sur l’échine du Front de mer
Ce samedi soir, le théâtre d’Oran a investi le boulevard du Front de mer, faisant halte au square Port-Saïd pour offrir au public un spectacle de rue. Conçue comme un moment harmonieux, cette initiative fut l’occasion rêvée de se réapproprier l’espace public, de raviver l’atmosphère urbaine et de lutter contre les « temps sombres », pour reprendre l’expression de Brecht.
Ce spectacle proposait une adaptation algérienne d’Othello, portée par le comédien et metteur en scène Samir Bouanani. Plus qu’une simple animation, la performance faisait de la mixité des interprètes un outil de sensibilisation, notamment face aux logiques sexistes qui, telles des rocs, persistent dans l’imaginaire collectif. Les jeunes comédiennes et comédiens, nombreux et enthousiastes, se sont donnés à cœur joie pour démocratiser l’œuvre de Shakespeare à travers cette adaptation populaire.
Cette tragédie raconte l’histoire d’un général maure de Venise manipulé par son officier Iago, qui sème en lui le doute sur la fidélité de son épouse Desdémone. Rongé par la jalousie, Othello s’abîme dans un drame irréversible. Mais au-delà de la fatalité, Shakespeare interroge la confiance, l’amour, la vérité et le pouvoir, tout en abordant des questions universelles comme le racisme et l’altérité.
Au-delà de la trame dramatique, Shakespeare explore les méandres obscurs de la jalousie, un sentiment qui, selon Freud, déploie en nous des mécanismes psychiques profonds.
Dès les premières répliques, l’intrigue donne à lire un mécanisme psychique que Freud a minutieusement décrit. La jalousie d’Othello ne se réduit pas à un sentiment spontané : elle obéit à une causalité psychique que l’on peut décomposer en trois phases. La première est la jalousie compétitive, liée à une rivalité réelle ou imaginaire. La deuxième, projective, consiste à attribuer à l’autre des désirs ou des infidélités qui sont en réalité les nôtres. La troisième, délirante, enferme le sujet dans un système clos à tendance paranoïaque.
L’adaptation algérienne, par la justesse de son jeu et la proximité avec le public, a su rendre visibles ces strates intérieures, comme si la rue elle-même devenait un espace d’exploration de l’inconscient.
Pour certains Oranais, voir Othello joué dans la rue est un événement qui attise la curiosité ; la puissance dramatique de l’œuvre, sa résonance sociale et la proximité avec les spectateurs en font un moment fort, capable de rallier même ceux qui ne fréquentent pas les salles de spectacle.
Cependant, dans une ville où la culture semble céder la place à une juxtaposition de fast-foods et à une « névrose boulimique » de consommation, quelques amateurs rappellent qu’il faudrait aussi remettre à l’honneur les textes théâtraux algériens. Selon eux, cette sensibilisation locale est essentielle pour tisser un lien durable avec le public.
Reste que si de telles initiatives se multiplient, elles ne pourront être que bénéfiques. Les thèmes abordés par Shakespeare dépassent frontières et époques. En un mot, devant la fougue des comédiennes et comédiens réunis au square Port-Saïd, cette action émancipatrice mérite d’être saluée. L’algérianisation du ton d’Othello offre à chacun l’invitation de sonder ses propres zones d’ombre et de repenser, à la lumière de notre vécu, les questions que la pièce met en jeu.
L’intrigue nous fait saisir que le moi d’Othello a été pris dans le filet de l’objet amoureux au point de confondre l’identité et la possession. La pièce nous met ainsi face à la clef d’une énigme subjective.
Adnan Hadj Mouri
