Disparition du chanteur abdelwahab Doukali: La sensibilité subjective de la chanson

Le chanteur marocain connu du grand public algérien, Abdelwahab Doukali, tire sa révérence à un âge avancé, après une longue carrière durant laquelle il a cultivé une dimension « dionysiaque » de la chanson, centrée sur l’amour, la dignité et l’exil intérieur.

Il n’est pas, là, question, de retracer, ici, son répertoire, dense et varié. L’enjeu est plutôt de tenter de déceler la pulsion sociale du verbe mélodieux, celui qui tisse son lien avec les dynamiques psychiques de la vie sociale.
La figure de Doukali, comme celle d’autres artistes de sa génération, permet de saisir quelque chose d’essentiel : la dynamique langagière de la parole chantée.
Une parole qui ne se consume pas dans les seuls effets de la sensorialité souvent réduite à une simple activation biologique du cerveau mais qui s’attelle à sculpter un dire subjectif.
Ce dire engage chaque chanteur dans sa propre conflictualité, qu’il magnifie à travers les mots, les situations et les productions musicales. Il en résulte des scènes affectives qui ne décrivent pas seulement le monde extérieur, mais convoquent une intériorité : un espace psychique où le sujet se découvre traversé par le manque, le désir et la mémoire.
Si l’on prolonge cette idée dans le sens du fonctionnement psychique qui est différent du neuronal cette « harmonie » n’efface pas le conflit : elle le déplace et le transforme. Dans ce cas de figure, la mémoire ne sera pas un « espace de repos » mais « un lieu de travail du désir, où le souvenir est sans cesse remanié, déformé, chargé d’affects », parfois même « réinventé »Ainsi, ce qui paraît harmonieux dans la musique ou dans le souvenir n’est jamais « hors tension ». Il s’agit plutôt d’une « composition psychique » complexe, « où le désir trouve des voies détournées pour se dire, se figurer et se rejouer ».
La touche singulière des sujets, telle que l’exil intérieur, se réactive à travers un processus de construction du sujet, et ce, par le biais d’un récit qui féconde la mémoire subjective.
Telle une petite madeleine de Proust se trempant dans une tasse de thé, ressuscitant soudain un souvenir enfoui, la mémoire affective fait retour sous la forme d’une réminiscence où le passé ne revient jamais intact, mais retravaillé par le désir, le manque et la parole.Ainsi, la musique n’est pas seulement un phénomène neuronal : elle est aussi une expérience subjective liée à l’histoire intime du sujet. De fait, on pourrait dire que la musique mobilise certes le cerveau, mais que son effet psychique dépasse le neuronal, en y intégrant la sublimation ainsi que la mise en œuvre de la construction subjective.
La prise en compte du champ musical dans son ensemble nécessite de voir que la mémoire et le souvenir qui s’y attèlent ne se consument pas dans « l’archive neuronale », mais dans une reconstruction subjective qui se refoule, se déplace ou se sublime.
Enfin, la musique devrait nous permettre de valoriser la dynamique psychique afin de rendre l’émoi et la subjectivité « entendables », loin d’une conception strictement réduite au fonctionnement neuronal.
Adnan Hadj Mouri

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