Ce que j’en pense: Moi, l’Africain

Regarde comment je te reçois, toi l’héritier d’une épopée « civilisatrice » vieille de plusieurs siècles, dans mon humble case reconstruite il y a quelques mois après un orage ravageur.
Regarde comment je te reçois, toi qui penses faire preuve de grandeur et d’empathie par le simple fait que laissant derrière toi le confort de ton salon, tu es assis sur une pierre à côté de moi devant cette case que des bras solidaires ont mis des jours à rebâtir en priant le Tout Puissant que l’orage ne vienne pas trop tôt.
Regarde comment je te reçois avec ce sourire laminé par les caries des quelques dents qui me restent, mais si large et si sincère que son éblouissement t’empêchait alors de voir les guenilles que je portais sur ce corps décharné et dont tu ne prendras conscience qu’une fois de retour dans ta vie…Vie que je ne connais pas et que beaucoup de mes semblables veulent rejoindre à tout prix, même au prix de leurs vies dans des embarcations de fortune.
Regarde comment je te reçois toi dont les yeux ont vu tant de choses, visité tant de lieux, rencontré tant de paysages, mangé tant de couleurs et qui pourtant s’ébahissent devant une portion de manioc épicé. Ce manioc épicé, je te l’offre en ayant à l’esprit que mes enfants sont aussi heureux que moi de partager ce repas que nous ne sommes pas certains de prendre demain. Ce manioc épicé, je te l’offre comme jadis mes ancêtres ont offert aux tiens leurs paumes en guise de bienvenue. Ce manioc épicé, je l’offre les yeux rivés vers le ciel comme un remerciement car aujourd’hui, grâce à Dieu, j’ai eu de quoi te recevoir.
Regarde comment je te reçois toi qui es venu de si loin pour des images de mon village, de nos collines, de nos visages et de nos misères pour les encadrer dans un format que je ne verrai jamais tant il y a loin entre ton regard et le mien, entre notre regard et le vôtre sur ce monde, cette nature que vous croyez dominer et que nous pensons servir. Regarde comment je te reçois toi qui es venu découvrir un inconnu que tu brocardes bien vite dans l’explicable logique, prônant à tue-tête la suprématie du rationnel en oubliant que «l’animus», que ton regard n’embrasse plus depuis plusieurs siècles, est bien là.
Regarde avec moi cet inconnu que des milliards de caméras ne réussiront pas à transcender, regarde et vois avec moi comment je te reçois. Oui, regarde et vois comment je te reçois et…oublie, oui…oublie ton savoir de ce monde que l’Occident a cartographié en parcelles exploitables, exportables et inépuisables. Regarde comment nous, pauvres va-nu-pieds prenons de cette terre tout en laissant, vois comme nos richesses approvisionnent vos capitales sans pour autant améliorer notre table.
Regarde et oublie la musique de ces refrains attendrissant couvrant des images d’enfants noirs aux ventres ballonnés et pour lesquels on chante une solidarité mielleuse et sournoise à la fois tant cela ne changera rien au destin de ces visages émaciés éternellement mis sous les projecteurs d’un fatalisme ordurier.

>> Par Saïd Adel

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