Épées, matraques, couteaux, machettes …: L’arme blanche, l’étendard des gangs de quartier

19 armes blanches de différents types et tailles, deux fusils de chasse, une alarme de bateau et des bâtons de bois : c’est l’arsenal saisi en une seule opération, à Ouled Fayet, chez un gang de quartier qui « semait la terreur » parmi les habitants. Un mois plus tôt, à Alger toujours, six bandes tombaient en huit jours, livrant aux enquêteurs 58 armes blanches prohibées, 700 capsules de psychotropes et 15 grammes de cocaïne.
Ces chiffres, à eux seuls, disent l’ampleur d’un phénomène que les autorités qualifient désormais de guerre ouverte contre les bandes urbaines, une guerre où l’arme blanche — sabre, épée, couteau-poignard, matraque, machette — est devenue l’instrument central de l’intimidation et de la violence de rue.
Dans la rue, une arme peut transformer en quelques secondes un simple sentiment d’insécurité en véritable peur. En Algérie, le port et le transport des armes sont encadrés par une réglementation précise, avec des sanctions pénales lorsque les conditions prévues par la loi ne sont pas respectées.
Le texte de référence est notamment l’ordonnance n° 97-06 du 21 janvier 1997 relative aux matériels de guerre, armes et munitions. Elle répartit les armes en différentes catégories et place notamment certaines armes blanches dans la sixième catégorie. La classification réglementaire vise notamment les poignards, couteaux-poignards, baïonnettes, sabres-baïonnettes, matraques, casse-têtes et certaines cannes conçues à cet effet. Le point essentiel se trouve dans la sanction : le port ou le transport, sans motif légitime, d’une ou plusieurs armes de la sixième catégorie est puni de six mois à deux ans d’emprisonnement et d’une amende de 5.000 à 20.000 DA. Il s’agit de la peine prévue par le texte pour cette situation précise.
Ces six mois à deux ans ne constituent toutefois pas une peine automatiquement prononcée dans chaque affaire. La juridiction examine les faits, les circonstances et les éléments du dossier avant de déterminer la responsabilité et la sanction applicable.
Chasse
aux « gangs urbains »
Sur le terrain, le phénomène des bandes de quartier a pris, ces dernières années, des proportions que les autorités elles-mêmes qualifient d’alarmantes. Régulièrement, les réseaux sociaux diffusent des images de batailles rangées entre gangs à coups d’épées et autres armes blanches, des scènes qui ont fini par installer un climat de guerre urbaine dans plusieurs grandes villes. Face à cette dérive, l’État a mis en place, pour la période 2026-2029, une Commission nationale de prévention et de lutte contre les bandes de quartier, dont l’objectif affiché est l’élimination de ces « gangs urbains » qui sévissent un peu partout dans les grandes villes du pays. Depuis son installation, la chasse contre ces bandes bat son plein sur l’ensemble du territoire national, avec des opérations quasi quotidiennes signalées d’Alger à El Oued en passant par Oum El Bouaghi, Oran et Chlef.
Le mode opératoire de ces bandes est aujourd’hui bien documenté par les services de sécurité : agressions, intimidations, trafic de drogue, détention d’armes blanches, constitution de bandes de malfaiteurs et détournement de lieux publics. Aux Eucalyptus, dans la wilaya d’Alger, la Gendarmerie nationale a ainsi démantelé deux bandes accusées de porter atteinte aux citoyens et à leurs biens à l’aide d’armes blanches, de fumigènes et de chiens, dans le but de semer la terreur et la psychose au sein du quartier. À Ouled Fayet, dans l’ouest de la capitale, dix suspects ont été interpellés par la Brigade mobile de la police judiciaire après des signalements faisant état d’un gang faisant la promotion de drogues et de substances psychotropes et agressant des citoyens à l’aide d’armes blanches prohibées. Parmi le matériel saisi figuraient notamment des épées.
À l’échelle de la seule capitale, l’ampleur des saisies donne la mesure du problème. A l’intérieur du pays, le phénomène n’épargne aucune région. à El Oued, deux gangs ont été démantelés en l’espace de quelques jours, l’un d’eux étant impliqué dans des agressions à l’arme blanche, des violences et des vols sous la menace, l’un des faits reprochés ayant même causé une infirmité permanente à une victime. À Oum El Bouaghi, cinq individus ont été interpellés après une bagarre entre plusieurs individus au cours de laquelle diverses armes dangereuses ont été utilisées, entraînant la dégradation des biens d’autrui.
Vendetta
Le phénomène a franchi, cet été, un cap symbolique : celui de la menace directe contre ceux qui osent le dénoncer publiquement. À Bordj El Kiffan, dans la wilaya d’Alger, un imam avait consacré son prêche du vendredi à la dénonciation des bandes de quartier et de leurs ravages sur la vie des citoyens. Quelques heures plus tard à peine, il était pris pour cible par deux individus armés, une agression filmée et massivement relayée sur les réseaux sociaux. L’enquête, déclenchée dans la foulée, a abouti à l’arrestation de deux multirécidivistes et à la saisie de six armes blanches prohibées, de types et de dimensions variés. Les charges retenues contre eux — constitution de bande armée, tentative d’agression et trouble à l’ordre public — illustrent la gravité avec laquelle la justice traite désormais ce type de dossier.
Ce schéma, où une vidéo virale sert de déclencheur à une interpellation rapide, s’est généralisé. En juin 2026, une agression filmée à Ouargla avait conduit à l’arrestation de quatre suspects en un laps de temps similaire. À Chlef, en juillet 2026, un individu ayant fracassé la vitre d’une femme à l’arme blanche avait lui aussi été interpellé en moins de 48 heures après la diffusion des images. Ces réponses rapides des forces de l’ordre s’inscrivent dans une stratégie plus large, faite de descentes surprises, notamment de nuit, dans les milieux de la délinquance, menées conjointement par la police et la gendarmerie selon leurs zones de compétence respectives.
Distinguer l’arrestation de la culpabilité
Il faut également distinguer la détention, le transport et le port. Ces notions ne sont pas nécessairement synonymes sur le plan juridique. Le régime des armes prévoit des conditions particulières selon les catégories et les situations. Des modifications du décret exécutif n° 98-96 ont notamment précisé les conditions dans lesquelles certaines personnes peuvent être autorisées à acquérir et détenir certaines armes.
La question devient encore plus sensible lorsqu’une arme intervient dans une affaire de violences. Le port illégal constitue alors une question juridique distincte des violences éventuellement commises. Si une personne est poursuivie pour une agression, la justice doit examiner les circonstances, les éléments de preuve, les blessures éventuellement constatées et les autres faits établis dans le dossier.
Pour Maître Ibrahim Babadji, cité par Algérie Presse, le port d’une arme doit être apprécié à partir des circonstances précises de chaque affaire. Il souligne l’importance de distinguer le simple port ou transport d’une arme sans motif légitime de son utilisation dans le cadre d’une agression. Les éléments recueillis au cours de l’enquête — notamment les témoignages, les constatations, les certificats médicaux et les autres pièces du dossier — permettent de reconstituer les faits et d’établir les responsabilités. L’intéressé rappelle également qu’une interpellation ou une détention provisoire ne signifie pas que la culpabilité est acquise : celle-ci doit être établie par la justice au terme de la procédure.
Ces dossiers montrent surtout pourquoi les mots ont leur importance. Être arrêté n’est pas être condamné. Être placé en détention provisoire n’est pas encore une peine définitive. Dans un article consacré au port d’arme, cette distinction est essentielle pour ne pas transformer une procédure en culpabilité.
Un ras-le-bol généralisé
Cette question nourrit aussi un sentiment de ras-le-bol chez beaucoup de citoyens. La peur de croiser une personne armée dans l’espace public peut modifier les habitudes, faire éviter certains endroits ou pousser certaines personnes à limiter leurs déplacements. Mais il serait incorrect de transformer ce ressenti en statistique nationale sans enquête représentative.
La demande de fermeté existe néanmoins dans le débat public, portée jusque dans les mosquées, comme l’a montré le prêche de l’imam de Bordj El Kiffan avant d’être lui-même visé. Certains souhaitent que les personnes reconnues coupables de port illégal ou de violences commises avec une arme soient sanctionnées de manière suffisamment dissuasive. Mais cette demande de fermeté doit rester compatible avec les garanties fondamentales de la procédure judiciaire.
Le droit intervient d’ailleurs avant même qu’une agression ne soit nécessairement commise. Le fait que le port ou le transport sans motif légitime d’une arme de sixième catégorie soit déjà sanctionné montre que la réglementation cherche également à prévenir certaines situations dangereuses dans l’espace public — un objectif que la nouvelle Commission nationale de lutte contre les bandes de quartier entend précisément décliner sur le terrain, opération après opération, jusqu’en 2029.
Le cadre réglementaire continue par ailleurs d’évoluer. Des textes publiés au Journal officiel ont modifié au fil des années le décret exécutif n° 98-96 relatif à l’application de l’ordonnance n° 97-06, notamment concernant les conditions de détention et de port dans certaines situations. Pour le citoyen, le principe est donc clair : une arme relevant de la réglementation ne peut pas être portée librement dans l’espace public au seul motif que son détenteur souhaite se protéger.
Mais derrière ces chiffres et ces opérations coup de poing se trouve une question plus profonde. Dans une société où certains citoyens disent ne plus vouloir banaliser les violences, et où des bandes armées d’épées et de couteaux affrontent désormais ouvertement l’autorité de l’État jusque dans les lieux de culte, l’enjeu n’est pas seulement de savoir combien d’années de prison prévoit la loi. Il est aussi de savoir comment empêcher qu’une arme soit portée illégalement, comment intervenir avant qu’une situation ne dégénère et comment permettre aux citoyens de retrouver confiance dans l’espace public.
Car pour celui qui rentre chez lui le soir, la sécurité ne se mesure pas seulement en années de prison. Elle se mesure à une chose beaucoup plus simple : pouvoir marcher dans sa ville sans avoir peur.
O.A Nadir
