CE QUE J’EN PENSE: Petite pluie, grands experts

Par O.A Nadir

À Oran, il suffit de quelques gouttes pour que la ville change de métier. Les automobilistes deviennent ingénieurs hydrauliques. Les passants se transforment en experts des caniveaux. Les voisins découvrent soudain une vocation pour les travaux publics. Et celui qui possède un seau devient, pendant quelques heures, ministre de l’Intérieur de son propre salon.
La pluie commence doucement. Deux gouttes sur le pare-brise, puis trois. On regarde le ciel avec méfiance. À la quatrième, les téléphones sortent des poches. À la cinquième, chacun connaît déjà le nom de la rue qui va être inondée.
À Oran, on ne dit pas seulement qu’il pleut. On établit immédiatement un diagnostic. « Là-bas, ça va bloquer. », « Cette route, il ne faut surtout pas la prendre. », « L’eau va monter. »
Personne n’a étudié l’hydraulique, mais tout le monde possède un master imaginaire en évacuation des eaux pluviales.
Les voitures avancent alors avec la délicatesse de bateaux en fin de carrière. Certains conducteurs ralentissent devant une flaque de dix centimètres comme s’ils entraient dans l’Atlantique. D’autres accélèrent, avec cette confiance magnifique des hommes qui n’ont jamais rencontré leur propre filtre à air.
Puis viennent les trottoirs. Le trottoir oranais sous la pluie devient une épreuve philosophique. On ne sait plus s’il faut marcher à gauche, à droite, sur la chaussée ou directement sur les murs. Une simple flaque peut posséder la profondeur d’un souvenir d’enfance.
Et puis il y a le voisin. Avant la pluie, c’était simplement le voisin. Après la pluie, il devient spécialiste. Il observe l’eau, désigne le caniveau, soupire devant la pente de la rue et prononce son verdict avec la gravité d’un chirurgien. La ville, elle, encaisse.
Elle brille sous l’eau, sent la terre mouillée et retrouve pendant quelques heures une vieille mélancolie. Oran a quelque chose de beau lorsqu’elle ralentit. Les façades deviennent plus sombres, les rues reflètent les lumières et même les vieux quartiers semblent se souvenir d’un autre temps.
Puis la pluie cesse. Tout le monde retourne à son métier. Les ingénieurs hydrauliques redeviennent chauffeurs, commerçants, étudiants, retraités. Jusqu’à la prochaine averse.
Car à Oran, la pluie ne tombe jamais seule. Elle apporte toujours avec elle quelques millions d’experts.

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