Récupération des archives transférées en France: Une nécessité pour protéger la mémoire

Pour creuser le métro d’Alger, des ingénieurs ont dû ressortir des plans datant de 1929. L’anecdote, rapportée par Achour Sellal, conseiller auprès de la Direction générale des Archives nationales, résume l’enjeu : soixante-quatre ans après l’indépendance, des documents techniques indispensables à de grands chantiers sont encore tributaires d’une histoire coloniale dont l’essentiel des sources reste hors du pays.
Invité, hier dimanche de la Chaîne 1 de la Radio nationale, il a fait de la récupération des archives transférées en France une nécessité pour protéger la mémoire, l’identité et la souveraineté historique de l’Algérie. Ces fonds, a-t-il expliqué, renferment des pièces sur les dirigeants de la Révolution, sur les méthodes de torture et sur les crimes coloniaux, autant de sources originales sans lesquelles l’histoire ne peut être écrite ni vérifiée. Faute de pouvoir les rapatrier en totalité, l’Algérie réclame au moins d’en garantir l’accès et l’exploitation, pour la recherche comme pour le développement.
Le dossier est désormais confié à des experts et universitaires spécialisés en archivistique, chargés d’identifier la nature des documents, d’évaluer leur contenu et de relever les lacunes, afin de mener les négociations avec l’ancienne puissance coloniale selon des critères scientifiques.
Ce contentieux est ancien. Le transfert d’une partie des archives vers la France a commencé dès 1961, avant l’indépendance, et s’est poursuivi en 1962. Depuis, l’Algérie a multiplié les démarches, jusqu’à acheter en mars 2017 quelque 600 documents lors d’une vente aux enchères à Toulouse, pour environ 94 000 euros, après le refus de la France de les restituer.
La voie diplomatique s’est ouverte en août 2022, avec l’annonce par les présidents Abdelmadjid Tebboune et Emmanuel Macron d’une commission mixte d’historiens, composée de cinq membres de chaque côté et coprésidée par Mohamed Lahcen Zeghidi et Benjamin Stora. Réunie pour la première fois le 19 avril 2023, elle a tenu cinq réunions jusqu’en mai 2024. Elle a notamment proposé la restitution de cinq mètres linéaires d’archives de l’époque ottomane et la remise de deux millions de documents numérisés issus des Archives nationales d’outre-mer. En septembre 2024, M. Zeghidi a annoncé que l’Algérie avait récupéré plus de 2,25 millions de documents de l’époque coloniale. Les travaux se sont toutefois interrompus à l’été 2024, dans le sillage de la crise diplomatique entre Alger et Paris. Une reprise a été annoncée en mai 2026, après l’accord donné par le président Tebboune.
Parallèlement, l’Algérie tente de sécuriser ce qu’elle possède déjà. Depuis près de deux ans, la Direction générale des Archives nationales et l’université appliquent une « archivistique de sauvetage » : diagnostic des fonds papier et numériques sur l’ensemble du territoire, identification des risques et solutions de protection, selon la norme internationale ISO 11799 sur les conditions de stockage. Des équipes ont déjà visité des sites dans le Sud et l’Est. M. Sellal a également salué les Assises nationales de la mémoire, tenues sous le patronage du chef de l’État, qui ont posé des cadres institutionnels durables pour que la mémoire ne se limite pas aux commémorations. Il y voit un « chantier national » à l’heure où l’Algérie entend écrire et documenter son histoire de manière exhaustive.
T. Feriel

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