Quand l’artificialité technologique « nécrose » la dynamique subjective

Par Adnan Hadj Mouri

 

Le doux murmure de la subjectivité, qui participe, selon le linguiste Émile Benveniste, à la « constitution du sujet » dans et par le langage, se trouve progressivement confronté à une difficulté majeure : celle de faire advenir un « je » capable de soutenir sa propre parole et d’impulser un mouvement de subjectivation.

Autrement dit, la possibilité de se constituer comme sujet parlant ne permet nullement de se libérer des « assignations identitaires » et des contraintes surmoïques qui ankylosent l’émancipation subjective.
La mise en abime de cette spoliation subjective ne fait qu’attiser une escalade de violence, tant sur le plan psychique que physique. En effet, dans notre lien social, traversé par une conflictualité psychique dominée par une crise multidimensionnelle, le souhait de faire advenir un dialogue « exempt de domination », malgré la légitimité de son aspiration, ne dépasse souvent pas le souffle prophétique de la résignation.
Devant cette « vacuité de sens », qui favorise le dénigrement de soi sous l’effet des contraintes surmoïques, une question s’est imposée à moi : pourquoi la résurgence communicationnelle se heurte-t-elle à un état de sinistrose ? Pourquoi la multiplication des espaces de socialisation ne s’accompagne-t-elle pas d’une véritable capacité à se reconnaître comme sujet dans la parole de l’autre ?
Devant la forêt douloureuse d’un « imaginaire leurrant », qui favorise les dérives de la mêmeté, pour reprendre le philosophe Paul Ricœur, il importe de décrypter ce malaise à partir des mécanismes d’annihilation subjective qui entravent précisément la possibilité d’une transformation de soi.
Dans ce sillage, le processus de subjectivation devra battre indéfiniment en brèche une identité assignée, en ayant le pouvoir de se dégager de la « permanence contraignante du même » pour investir une relation à soi et à l’autre qui ne soit pas prisonnière des déterminations antérieures. Mais la contrainte réelle démontre aisément la difficulté à s’émanciper. La mise en relief de cette inhibition révèle un processus ravageur de désubjectivation.
En effet, même face à la doxa néolibérale, la subjectivité semble se « neutraliser » sous l’effet d’une confusion entre objectivité et subjectivité. Mais il va sans dire que, comme permet de le comprendre la réflexion issue de l’analyse clinique du sujet, l’être humain ne se laisse jamais réduire à sa réalité organique ni enfermer dans les catégories d’un savoir qui prétendrait l’épuiser.
À ce titre, je prends comme sujet l’inconscient, qui témoigne précisément de ce qui « échappe à la maîtrise consciente et résiste à toute assignation normative ».
Cela dit, dans ce cas de figure, il s’agit de contester la dérive scientiste lorsqu’elle prétend neutraliser la dimension subjective au nom d’une connaissance qui exclut la causalité psychique au détriment du neuronal.
La machine désirante du sujet parlant ne se consume pas dans un logiciel. Il faut dire que cette prétention scientiste à « l’objectivation du sujet » trouve un prolongement particulièrement préoccupant dans les usages idéologiques de l’intelligence artificielle. Celle-ci, à travers son utilisation quotidienne, peut désormais servir à dissimuler des attaques sexistes derrière l’apparente neutralité d’images générées technologiquement.
Je prends comme preuve le cas du Salon international du livre d’Alger (SILA) : un stand a attiré la foudre sur la Toile en raison de l’étalage sexiste de certains prédicateurs faisant la promotion d’ouvrages qui déploient des stratégies de glorification de la polygamie. Dans cette situation de malaise tragique, la violence symbolique à l’égard des femmes s’ajoute à cette caractéristique de l’intonation des images, qui peuvent s’imposer comme une réalité affligeante.
Le problème ne réside donc pas uniquement dans la production artificielle de ces images, mais dans la manière dont leur circulation contribue à reconduire des rapports de domination sous une apparence de modernité technologique. De ce fait, le sexisme se pare ainsi d’une identité virtuelle pour accentuer le malaise qui travaille les rapports entre les femmes et les hommes. Si l’image est générée par l’intelligence artificielle, le message idéologique qu’elle véhicule, lui, ne relève nullement d’une « neutralité algorithmique ». Il s’inscrit dans un système de représentations qui tend à naturaliser davantage l’inégalité et à reconduire l’assignation des femmes à des positions minorées.
En cela, l’artificialité technologique peut coaguler avec une logique technofasciste lorsque la puissance de production et de diffusion des images se met au service de l’uniformisation des représentations et de la légitimation des rapports de domination.
De ce constat, de celui de « l’individu tyran », on pourra se dire que le numérique ne constitue pas, en lui-même, une puissance d’émancipation : il peut aussi s’aliéner en prêtant un point d’appui à la violence sexiste. Ce qui se présente comme une innovation technique peut alors devenir un dispositif de reconduction de l’assujettissement, dès lors que la production artificielle des images dispense leurs producteurs de toute interrogation sur « les effets symboliques et politiques de leurs représentations ».De l’objectivité qui neutralise un dire en le désubjectivant à l’artificialité technologique qui reproduit des assignations idéologiques, se dessine ainsi une même logique : celle d’une mise à « l’écart du sujet » comme instance de parole, de désir et de conflictualité.
L’intelligence artificielle ne nécrose pas mécaniquement la dynamique subjective ; elle peut néanmoins contribuer à son étouffement lorsqu’elle devient le relais d’une domination qui cherche à « instrumentaliser la raison » en mettant l’éclipse de la critique au profit de « la prédiction comme destin ».
De fait, malgré cette imposition de l’artificialité, l’intelligence humaine résiste à travers sa dimension subjective pour ne pas la laisser se détériorer dans « l’impuissancialisme de la cartographie du neuronal ». La capacité langagière de l’homme a pour fonction de subvertir l’artificialité afin de nourrir une subjectivité en interaction. Voilà l’enjeu d’une « utopie réaliste ».

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