Ce que j’en pense: Le trottoir de Mohamed
Par Saïd Adel
Mohamed vient s’asseoir tous les matins sur un bord de trottoir à quelques mètres de là où je travaille. Mohamed n’est pas fonctionnaire alors la ponctualité est son point fort …enfin presque. Il s’assoit, allume une cigarette et commence sa discussion avec lui-même, car il ne parle à personne si ce n’est à lui-même. Parfois, il lui arrive de s’adresser aux autres pour demander de quoi s’acheter un café et quelques cigarettes et puis…c’est tout.
Il reste assis, regarde les voitures remonter le boulevard pendant quelques temps puis, tout à coup, se lève pour se diriger vers le marché d’Es-Seddikia pour revenir plus tard s’asseoir au même endroit. Il regarde encore les voitures qui montent et descendent le long de ce boulevard très fréquenté, puis se relève aussi soudainement que la première fois et rentre chez lui pour revenir d’un pas pressé vers ce même bord de trottoir, quelques minutes plus tard. Ses aller et retours sont incessants et durent toute la journée. Sisyphe est un mythe, mais Mohamed est devant moi chaque jour que Dieu fait.
Mohamed ne parle à personne et ne regarde que rarement les gens. Il préfère les voitures et est capable de vous donner le prix de n’importe quel véhicule qui passe devant ses yeux bien souvent gonflés. Non il n’est pas courtier et non il ne triche pas, ses besoins se résument à quelques cigarettes et de quoi se payer les multiples cafés qu’il avale tout au long de la journée. Une fois ce besoin comblé, vous pouvez lui offrir ce que vous voulez, il refusera gentiment et vous avancera qu’il a ce qu’il faut. Les jours de disette, il ne vous approchera pas, mais de loin, il vous fera un signe des deux mains en guise de « y a quelque chose pour moi ? ». Il n’insiste jamais et, devant un refus, il prend une autre direction, de ce même pas pressé comme si de lourdes tâches l’attendaient ailleurs. Mohamed n’a rien à faire, mais reste un homme pressé.
Une fois, et une fois seulement, je me suis assis à côté de Mohamed sur cette portion de trottoir pour attendre un ami qui devait me conduire au Centre-ville d’Oran. Le Ramadhan allait bientôt arriver et le climat était d’une lourdeur singulière. Mohamed, comme à son habitude, était habillé comme un inuit en plein hiver alors qu’il faisait une chaleur étouffante. Assis près de lui à même le trottoir, je m’alignais sur son silence, lorsqu’il me posa la question suivante : « Quand est-ce que je vais guérir, quand est ce que je vais être débarrassé d’eux ? » Je me tus un moment. Quelques minutes plus tard, je lui répondis que le Ramadhan était proche et qu’il aurait la paix souhaitée tout un mois durant. Il m’offrit un large sourire illuminé d’un regard franc, profond et presque pénétrant qui couvrait amplement les défauts d’une dentition improbable pour m’asséner un insoupçonnable « et après le Ramadhan…ils reviendront… »
A mon tour, je lui offrais un large sourire et l’invitais à se mettre à la prière…