Café littéraire : Bel’Oran peut-il penser dans la faille du sujet ?
Par Adnan Hadj Mouri
Le café culturel enracine sa raison d’être dans la dynamique des échanges, qui permet de donner sens au débat dans une structure sociale peinant à faire éclore un esprit critique.
Dans cette démarche balbutiante, qui allie un tant soit peu l’action à la réflexion, la phrase éclairée de Gramsci, souvent citée par la fondatrice de l’action Bel’Oran, tente d’articuler « le pessimisme de la raison à l’optimisme de la volonté ». Et pour ne pas figer cette citation dans le creuset des slogans, je voudrais renforcer la réflexivité gramscienne par sa définition de la culture comme zone de conflit et de pouvoir, déterminante dans la reproduction ou « la subversion des rapports sociaux. »
» Ce déplacement est nécessaire pour questionner, voire subvertir, l’action culturelle elle-même, afin d’en dégager le conatus, au sens de Spinoza : cette force d’exister qui résiste à l’inertie sociale.
Conflictualiser le débat permet à la culture de se comprendre comme une élaboration de la sexualité psychique, autrement dit comme une structure subjective née du refoulement, qui met en jeu et en valeur la division du sujet.
C’est dans la magnificence de cette dynamique que je pourrai saisir l’intériorité de cette altérité, qui ne « dégouline » pas de bons sentiments ni de messages humanistes attendus. Dans cette optique, cet agir émancipateur, au demeurant balbutiant, tente de subjectiver, voire de faire sortir la pensée de l’ornière où elle est dogmatisée.
On le voit avec la question de la langue maternelle, trop souvent maintenue, d’un côté, dans les langes d’une logique conservatrice qui spolie la subjectivité, et de l’autre, dans un modernisme qui se complaît dans la nasse de l’idéologie neuronale : on s’arc-boute au cerveau pour ne pas se heurter à l’impossibilité du dire alors que seule une rationalité psychique peut nous permettre de penser contre le cerveau puisque, comme le rappelle Gérard Pommier, le cerveau n’est qu’un outil, et c’est l’homme qui sculpte son cerveau par le biais du langage. Et ce langage, loin d’être un simple code, est pour G. Pommier une « mise en acte du désir », un lieu de subjectivation, d’ouverture à l’inconscient et de conflit intérieur.
C’est dans cette configuration que des sociologues et linguistes tentent d’appréhender la question de la langue maternelle pour subvertir la logique qui consiste à l’enliser uniquement dans le dialectal, comme le soulignait Rabah Sebaa, ou bien à la dissoudre dans une politique de glottopocide, telle que décrite par Abdou Elimam. À cela s’ajoute l’analyse du linguiste Douari, qui sera l’invité du café Bel’Oran, le samedi 14 juin pour animer une conférence à ce sujet.
Dans cette modeste contribution, je souhaiterais rester dans cette veine critique, mais aussi aller en profondeur dans la subversion, en limitant les dégâts de « l’impuissancialisme » que charrie le déterminisme biologique, qui nous heurte à une forme de spoliation subjective.
À mon sens, et après quelques échanges avec différents interlocuteurs, il me paraît opportun de déboulonner les accès au cerveau, qui forment à leur tour un totalitarisme vain. En cela, je rejoins la critique de Cornelius Castoriadis : « Ce que le cerveau produit, il ne le sait pas. Et ce que nous pensons, ce n’est pas le cerveau qui le pense. »
Ce n’est qu’en replaçant le sujet dans le langage, dans la faille du symbolique, que la culture peut redevenir un champ de « transformation réelle » non pas une vitrine, mais un terrain de luttes subjectives. En cela, je dirai avec Lacan que l’expression « êtres parlants » désigne une dépendance définitive et irréversible au langage, une aliénation fondatrice. Le langage, en instaurant un Autre, « introduit une altérité au cœur du sujet, qui devient dès lors partiellement étranger à lui-même « . Cette structure, que Lacan nomme « ordre symbolique », surdétermine le fonctionnement cérébral et biologique, et rend possible toutes les constructions culturelles imaginables. Le langage permet de nommer les choses ; c’est par cette nomination que l’on entre dans la connaissance, laquelle peut à son tour produire de nouvelles nominations. Mais la nature essentielle des choses nous échappe toujours. « C’est cet échappement qui constitue le moteur de la véritable science, » celle qui ne prétend jamais combler l’écart entre nomination et cognition. Lacan l’a nommée le réel : la dimension de l’impossible.
Les pseudosciences, elles, balayent cette impossibilité en réduisant le langage à des théories binaires, comme le font les partisans des neurosciences, pour qui le langage relèverait du biologique et la langue du social. Cette conception est, à mon sens, profondément réactionnaire. Car la parole, quant à elle, met en acte le langage et sa structure : parler, c’est déjà agir, c’est affecter, produire du lien, et inscrire du sujet dans le monde.
Enfin, cet engouement réflexif devra nous permettre de dépasser le souffle prophétique de la nomination de la langue algérienne par cette altérité au sens de Canguilhem, pour la mettre en symbiose avec la rationalité psychique, en dégageant la « haine de l’inconscient ».
Dans cette optique, la faille subjective pourra se concrétiser dans le café Bel’Oran comme une «créativité qui fait porter en soi un chaos pour mettre une étoile dansante « , Nietzsche.
