En réponse au «Point»: « Chahid », le martyr de l’Islam, crucifié par « devoir de lucidité »
Par B. Mira
Étymologiquement, le mot chahid provient du radical « shahd » qui se rapporte à la présence, au savoir et à l’acte d’informer ou de témoigner ; et les formes qui déclinent de la même racine ou du même champ lexical, désignent des réalités différentes mais s’attachent toutes au sens étymologique « ancien ».
Dans sa forme active, le chahid ou la chahed (fâ’il) est le témoin et l’individu, désigné comme tel, agit dans le sens de témoigner. Sa forme passive implique qu’il soit chahid par un garant ou mach’houd (maf’ùl), c’est à dire que Dieu et ses anges sont ses témoins. Il y a là comme une configuration sacrée, et c’est cette sacralisation qui est formulée dans les textes et qui confère au martyr ou au chahid, ce symbole de sainteté.
Cette étymologie « obscure », selon Kamel Daoud, peut prêter à confusion dans la conception même du martyr. Un concept qu’il voudrait instrumentaliser encore aujourd’hui au nom de la pensée « libre » et critique, qui n’est finalement ni libre, ni assez critique pour prétendre l’objectivité et l’universalisme.
Le polémiste, adepte des acrobaties intellectuelles les plus habiles, dénonce une fois de plus la « hiérarchisation des morts » dans le contexte israélo-palestinien. Il déplore l’exploitation des tragédies humaines, alors qu’il est lui-même un expert des stratégies rhétoriques qui versent dans l’instrumentation et dans la « traite » médiatique en faisant du commerce sur le dos du peuple palestinien.
Le mépris du discours lorsqu’il est professé par la prétendue universalité, devient de l’arrogance. Cette arrogance de s’arroger derrière son statut pour cracher son venin sur des Morts !! Et de considérer que sa parole « extra-lucide » est la seule légitime. C’est un vieux tour de la rhétorique que de dénier à un discours sa légitimité.
Complexé par son « passé », le réactionnaire est pris à son propre piège. Le rapport conflictuel qu’il entretient avec l’islam lui donne peut-être des airs de progressiste, mais ses rhétoriques, qui consistent à dénier la légitimité d’un discours ou à le diaboliser, traduisent toute l’ambiguïté et la malhonnêteté intellectuelle avec lesquelles il dit penser le monde.
« Quand on meurt ainsi » (en martyr), on « témoigne » de la vérité de Dieu, de sa justice dans ce monde et celui d’après et Dieu et ses anges « témoignent » du mérite de chacun. C’est ce qui confère à la Chahada l’importance qu’on lui donne dans la culture musulmane, car témoigner est un acte de foi, exprimé en levant le doigt (chahed) de la main droite, associant le geste à la parole par la récitation d’une formule attestant (ashhadu) qu’il n’y a de Dieu que Dieu et que Mohamed est son prophète. Le martyr (chahid) est celui qui est mort d’avoir porté le témoignage, d’ailleurs le terme de martyr (martus) désigne aussi « témoin » en grec. Évidemment, David (l’imaginaire) est bien conscient de la valeur qu’on donne au « Chahid » et c’est parce qu’il « sait » qu’il en profite pour rattacher la mort du Palestinien à une sorte d’excuse machiavélique visant à instaurer un califat islamique en terre d’Israël, comme si le problème s’arrêtait au Hamas, qu’il accuse d’ailleurs de vouloir utiliser les civils comme boucliers humains pour en faire des martyrs.
L’ex-islamiste sait aussi qu’en islam, le corps du martyr passe au second plan, il ne meurt jamais puisque son âme sera aussi présente auprès de son seigneur. « Ne dites pas que ceux qui sont tués dans la voie de Dieu sont morts. Non, ils sont vivants ; mais vous ne le comprenez pas » (Coran II. 149). Plus loin encore, ce verset de la sourate de la Génisse se répète dans la sourate Al-Imran : « Ne crois surtout pas que ceux qui sont tués dans le chemin de Dieu sont morts. Ils sont vivants. Ils sont pourvus de biens auprès de leur Seigneur. Ils sont heureux de la grâce que Dieu leur a accordée. Ils se réjouissent parce qu’ils savent que ceux qui viendront après eux et qui ne les ont pas encore rejoints n’éprouveront plus aucune crainte et qu’ils ne seront pas affligés ».
Le musulman, qu’il soit très porté sur la religion ou pas du tout, considère la cause de Dieu (fi sabil Allâh) comme une cause juste, et qu’il existe d’autres catégories de martyrs que les morts tombés au champ de bataille ! La mort survenue suite à une longue maladie, la noyade, la mort sous des décombres, offrent le statut de Chahid aux défunts, y compris ceux qui décèdent célibataires, particulièrement les jeunes filles restées « chastes ».
Mais puisque le journaliste « qui ne pense pas comme nous », aime déformer les faits et les réalités, tâchons de lui rappeler que celui qui meurt en plein champ de bataille, est en train de défendre sa vie et ses biens, qu’il ne le fait pas toujours pour Dieu, et que si son sacrifice est instrumentalisé, ce n’est pas (juste) pour servir les idéologues (dont il fait partie), les prêcheurs ou les recruteurs, mais aussi pour montrer au monde entier, le vrai visage du colonialisme normalisé et soutenu par l’Occident.
Et la réalité est sous les yeux de l’humanité : deux peuples, un colonisateur et un colonisé, un dominant et un dominé, un agresseur et un résistant ! Des deux côtés, les gens meurent, si les victimes Israéliennes sont des « martyrs » pour les Israéliens, les Palestiniens sont des chouhada, morts pour leur patrie, au nom de Dieu ou pas ! Bombardés, tués, enterrés sous les décombres, mutilés, volés, martyrisés ou sacrifiés, les armes à la main, pour que vive la Palestine !
Dans ce cas de figure, la religion devient une alternative défensive contre la représentation de l’inévitabilité de la mort, celle qui permet aux Palestiniens de supporter, car eux, n’ont pas le privilège de vivre, ils subissent la vie.
Quelle autre noble cause pour laquelle il serait plus digne de se sacrifier ?
Du haut de ta tour d’ivoire, il est peu probable que tu saisisses la portée de la question, sans doute trop occupé à contempler le miroir magique des lamentations, en nous traitant tous de « lâches impotents », un peu à ton image.
Ce n’est pas la vie qui recule d’horreur devant la mort, c’est elle-même qui porte en elle la mort. Elle ne se préserve pas de la destruction, se maintient dans la mort à travers la vie de l’esprit.
« À la vérité, pour s’apprivoiser à la mort, je trouve qu’il n’y a que de s’en avoisiner », disait Montaigne.
Allah yerham Chouhada ! Gloire aux martyrs de toutes les Révolutions.
B.M
