Meriem Laribi à Algérie Presse: «Raconter le génocide à Ghaza »

Entretien réalisé par O.A Nadir

 

Journaliste indépendante, Meriem Laribi consacre une grande partie de son travail à la question palestinienne. Son livre « Ci-gît l’humanité – Ghaza, le génocide et les médias » explore la responsabilité du traitement médiatique occidental dans la perception du conflit. Rencontre avec une voix libre et engagée.

Algérie Presse : Comment est né votre engagement journalistique pour la Palestine ?

Meriem Laribi : Comme la plupart des Algériens, j’ai la Palestine dans le cœur depuis toujours, depuis mon enfance. Dans mon métier, j’ai suivi ce qui se passait en Palestine occupée, notamment la marche du retour en 2018-2019. Mais à partir du 7 octobre 2023, j’ai vite compris qu’on allait au devant d’un génocide, que tout allait changer, y compris ma vie professionnelle : je n’allais plus pouvoir faire autre chose que d’informer sur la Palestine. Je le ressens comme une mission, un devoir moral, surtout face à la barbarie du génocide auquel nous avons tous assisté depuis deux ans.

Votre livre « Ci-gît l’humanité – Ghaza, le génocide et les médias » adopte une approche radicalement anticoloniale : quel impact espérez-vous qu’il ait ?

J’aimerais que mon travail participe à changer les mentalités en profondeur en Occident, où je vis. C’est stupéfiant pour moi de voir à quel point l’impensé colonial imprègne encore les esprits, en France, même à gauche. Cela ne cesse de me choquer.
Partir du postulat que l’Etat d’Israël est un Etat légitime au regard de l’histoire, c’est tout simplement nier le droit à l’autodétermination du peuple palestinien et son droit fondamental au retour sur sa terre confisquée. Comme me l’a dit un monsieur (français) lors de l’une des rencontres autour de mon livre : « reconnaître deux Etats, c’est reconnaître la colonisation ». Cet homme était, comme moi, profondément anticolonialiste. Accorder la moindre légitimité à l’Etat d’Israël tel qu’il s’est construit, c’est valider le crime colonial subi par le peuple palestinien. Pourrait-on imaginer aujourd’hui, qu’en Algérie, il y ait aujourd’hui deux États ? un État français et un État algérien où les Algériens n’auraient pas le droit d’aller ? Aucun Algérien n’accepterait cette idée. Eh bien, au nom de quoi imposer cela aux Palestiniens ?

Quelles difficultés rencontrez-vous, en tant que journaliste indépendante, dans le traitement d’un sujet aussi sensible ?

Les voix comme la mienne ne sont pas les bienvenues dans les médias dominants et même dans certains médias indépendants qui sont critiques d’Israël mais maintiennent un narratif qui veut souffler le chaud et le froid, par peur d’être qualifiés d’antisémites. Dans le milieu journalistique, les gens sont terrifiés d’être stigmatisés de ce point de vue. Il y a une véritable chape de plomb. Moi, je n’ai pas ce complexe, je connais mes valeurs antiracistes. Si Israël était autre chose qu’un Etat juif, j’aurais exactement le même discours. Israël est un Etat colonial, et c’est ce qui doit nous opposer radicalement à son projet mortifère et cruel.

Comment jugez-vous la couverture médiatique occidentale actuelle du conflit ?

Nous avons assisté, surtout durant les premiers mois suivant le 7 octobre, à un véritable naufrage médiatique, avec une propagande israélienne débridée sur toutes les chaînes d’information. Il y avait des mots obligatoires (Hamas = terrorisme = barbarie = antisémite) et des mots interdit (résistance). Rappeler le contexte dans lequel a eu lieu l’attaque du 7 octobre était vu comme une justification et une légitimation. Expliquer était devenu justifier. Vous n’aviez plus le droit de choisir vos mots. De plus, les représentants d’Israël (ambassadeur, porte-parole militaire) squattaient les plateaux télévisés sans arrêt, le plus souvent sans aucune forme de contradiction. Les médias ne rapportaient pas ou très peu ce qui se passait à Ghaza. Un enfant tué ou blessé toutes les dix minutes pendant des mois, ce n’était pas considéré comme une information. Il n’y a que les souffrances des victimes israéliennes qui étaient présentées comme digne d’intérêt et de compassion.
Aujourd’hui, la situation a un peu évolué. Étant donné que le gouvernement français a fait le pas de la reconnaissance de la Palestine, les médias dominants se sont mis à s’intéresser à ce qui se passe à Ghaza. La famine imposée par Israël durant le génocide a aussi énormément choqué et a participé au retournement de l’opinion publique occidentale contre l’État colonial.

Quels sont vos prochains projets ou travaux en lien avec la Palestine ?

Je suis actuellement en train de rédiger mon prochain livre. Il s’intitulera Palestine, le droit à l’existence. Il paraîtra aux Éditions Critiques en février 2026. Ce sera un petit manuel radicalement anticolonial.
Je prépare aussi une enquête journalistique avec des confrères européens sur les produits venant des territoires occupés.

Bouton retour en haut de la page