Djamel Lakehal, cinéaste, à Algérie Presse: Le poids « écrasant » de la mémoire
Propos recueillis par Nadir O.A

Figure emblématique de la diaspora scientifique algérienne, Djamel Lakehal incarne un parcours bâti entre rigueur académique et attachement profond à ses racines. Né en novembre 1965 à Batna, il s’impose aujourd’hui comme un expert mondial en mécanique des fluides numériques et enseigne à la prestigieuse École polytechnique de Zurich.
Récemment, il a été honoré dans sa ville natale après avoir reçu la distinction de « médaille du savant algérien », décernée lors de la 11e édition organisée par la fondation Wissam El-Alem El-Djazaïri. La cérémonie, organisée à la Maison de la Culture Mohamed-Laïd-El-Khalifa, a réuni de nombreuses figures du monde académique, parmi lesquelles Abdennabi Benaïssa, Belgacem Haba et Mohamed Bennouar. Tous ont salué un parcours remarquable et appelé les jeunes générations à s’en inspirer.
Au-delà de la science, Djamel Lakehal s’illustre également dans le domaine cinématographique. Ainsi, vendredi dernier, la Cinémathèque d’Oran a accueilli la projection de son film documentaire « Retour à la ville », une œuvre poétique consacrée à la mémoire de Batna. À travers ce film, le réalisateur explore la musique comme socle de l’identité culturelle et met en lumière les relations humaines qui ont façonné toute une génération. Cette réalisation a d’ailleurs été récompensée par la grande distinction technique lors du Festival international du film d’Alger.
Le public de Batna sera servi demain mercredi 8 avril à 16h, dans la continuité de cet hommage croisé entre science et culture.
Dans cet entretien accordé à Algérie Presse, Djamel Lakehal revient sur son parcours exceptionnel, sa vision de la science, ainsi que sur son attachement profond à sa ville natale et son incursion remarquée dans le cinéma documentaire.
Algérie Presse : Que représente pour vous cette projection à Oran, et plus particulièrement l’échange direct avec le public autour de votre film ?
Djamel Lakehal : C’est d’autant plus important qu’il s’agit de la véritable première nationale du film : seule Batna avait eu le privilège d’une avant-première en juin dernier, dans une version longue taillée sur mesure, tandis que la projection d’Alger, en décembre, s’inscrivait dans le cadre du Festival international du film. Il y a, à Oran, quelque chose de singulier qui nous enivre tous — loin des stéréotypes faciles, évidemment.
« Batna, que je t’aime, que je t’aime » s’inscrit-il dans une continuité avec vos précédents travaux sur la mémoire et le territoire ?
C’est insensé : ce n’est que maintenant que je mesure, à sa juste valeur, le poids de la mémoire — écrasant, au bas mot… Je prenais tout cela à la légère, mais la réalité de la vie m’apparaît aujourd’hui plus urgente, plus exigeante. J’ai l’impression que la mémoire, dans une société lancée à vitesse Mach 10 (qu’on me pardonne la parabole, moi, mécanicien des fluides), surplombe désormais la suprématie autoproclamée de l’histoire. Elle tient du vivant, avec quelque chose d’écorché, de brûlant. On délaisse le buvard pour revenir au tableau et à la craie. De la mémoire pend des limbes saignants… L’urgence s’installe, vous fixe, bouche bée : vous qui savez — qu’avez-vous dit, transmis, raconté ? Je sais que tout cela baigne dans un abstrait sidéral, mais c’est ainsi que je le ressens.
Votre cinéma explore souvent l’intime. Comment trouvez-vous l’équilibre entre récit personnel et mémoire collective ?
« Laisser faire » fut mon mot d’ordre dès le départ… Faute d’avoir le luxe de recruter des professionnels capables d’habiter leurs rôles comme un tailleur napolitain épouse une coupe, autant laisser jaser à satiété — et venir, à la fin, en récolter le miel des mots.
Lors des débats avec le public, recherchez-vous une interprétation de votre film ou plutôt un dialogue ouvert autour des souvenirs et des perceptions de chacun ?
Un simple dialogue : je voulais m’adresser à ceux de mon âge. J’étais prêt à leur confier l’essentiel — mais ils n’étaient pas là. Absents. Cruellement absents. Et pourtant, c’est auprès de nous qu’ils pourraient glaner ce qui compte, comme nous le faisions à leur âge, à l’affût du moindre souffle : Algérie Actualité, la Chaîne 3, Deux Écrans… Nous apprenions en écoutant, en cherchant, en désirant comprendre Le personnel de la Cinémathèque a promis de reprogrammer le film, au moins une fois par semaine. Puissent-ils y trouver le chemin — et l’envie d’y entrer.
Enfin, après cette projection et cette rencontre avec le public, considérez-vous ce moment comme une étape importante dans votre parcours ou comme un point de départ vers de nouvelles explorations cinématographiques ?
Trop tard. Les dés sont jetés… La science a tout dévoré. Peut-être reste-t-il en moi une dernière étincelle de cette créativité que j’ai trop longtemps étouffée.
