Ce que j’en pense : Le CV
Par Said Adel
Cigarette après cigarette, je continuais de ruminer une image qui me taraudait l’esprit depuis plusieurs jours. Le café froid me rongeait l’intérieur de la bouche et les petites gorgées ne passaient que difficilement grâce à un supplétif fait d’une eau froide, presque glacée. Je levais les yeux, non vers le ciel, mais vers un plafond couvert d’un blanc sale, éclairé d’une lampe fatiguée dont les frétillements laissaient penser que le noir était possible à tout moment.
Elle avait des cheveux d’un noir jais ensorcelant qu’elle couvrait partiellement d’un foulard bon marché offert par une tante à son retour de la Mecque. Ses yeux étaient clairs et vifs. Le visage inquiet, elle avançait vers cet arrêt de bus bondé où des crieurs aux voix enrouées déclamaient les différentes destinations. Elle prit place à l’avant du bus, juste derrière le chauffeur et poussa un long soupir qui traduisait une impatience mêlée de nervosité. Une voisine de palier lui avait dit qu’une nouvelle usine venait d’ouvrir dans la zone d’activité d’El Hassi et qu’ils recrutaient des ouvrières pour un travail à la chaîne. Ni diplôme, ni expérience n’étaient requis.
Elle avait passé la nuit à scruter un plafond plus sale que le mien, moins éclairé que le mien en espérant devenir une ouvrière dont le salaire permettrait d’aller au marché la tête haute, enfin un peu moins basse que d’habitude. Elle avait très peu dormi cette nuit là serrant fort entre ses mains le CV que le jeune fils de la bienveillante voisine lui avait écrit. Elle le serrait fort comme un talisman contre le mauvais sort, comme une amulette qui la conduirait vers une destinée moins ombrageuse.
Le bus roulait à vive allure sur cette route bordée de peupliers centenaires. Un autre jour, elle se serait régalée à manger ces paysages de son regard curieux et désinvolte, mais aujourd’hui elle avait la tête ailleurs. Elle, si jeune et si belle, avait la tête ailleurs. Elle, si jeune et si belle, sortait pourtant d’un divorce difficile et vivait à présent avec sa vieille mère, un jeune frère et une petite fille âgée de deux ans dans un deux pièces-cuisine que leur avait laissé son défunt père, un cheminot mort trop tôt dans un accident.
El Hassi était là, le bus s’arrêta sur la petite placette. Elle descendit et demanda à la première personne rencontrée le chemin de l’usine. Une vingtaine de minutes de marche qu’elle entreprit d’un pas pressé et résolu la mirent en face de l’objet de son voyage…Elle retira son foulard, une bourrasque soudaine mit ses cheveux à la merci des regards. Sa respiration se fit plus rapide, presque frénétique face à une multitude de femmes attroupées devant cette barrière blanche. Elles étaient près de quatre cents à attendre, un bout de papier flétri à la main.
De quoi allumer une énième cigarette…