Ce que j’en pense: Un autre regard

Par Said Adel

Gardons les yeux ouverts sur ce ciel gris qui nous promet, jour après jour, une pluie rafraichissante qui ne vient toujours pas ; sur ces gros nuages noirs qui descendent si bas qu’ils touchent les cimes d’arbres assoiffés avant d’être poussés vers la mer et y déverser une eau ravie à des cœurs si durs, si secs ; sur cet orage qui tonne au loin, qui semble tout à coup plus proche et qui finalement s’en ira arroser des champs de blé qui ne l’attendent pas et auxquels il apportera moisissure et germination.
Gardons les yeux ouverts sur cette rosée du matin, quelques gouttes légères et insignifiantes qui suffiront pourtant à rassasier la soif de cette rose dont la couleur viendra adoucir nos regards.
Gardons les yeux ouverts sur cette rue sale et bruyante que nous arpentons chaque jour en ne comprenant pas cet autrui qui refuse de la voir comme un jardin, comme une oasis d’odeurs et de rencontre imprévues ; une rue sale et bruyante que nous foulons toujours d’un pas pressé sans un regard pour ces bords de trottoirs sur lesquels nous craignons de faire face à une main tendue et inconnue ; une rue sale et bruyante dont les pavés, les murs, les lampadaires et les vitrines nous disent qu’elle fut autrefois le décor de longues promenades faites main dans la main et le chemin emprunté par de belles histoires.
Gardons les yeux ouverts sur ce vieil homme qui avance lentement aidé d’une canne et d’une compagne aussi âgée que lui, mais dont la vue est plus claire et qui sans en avoir l’air scrute le chemin afin d’anticiper le moindre trou qui pourrait emprisonner la canne de celui dont les bras ne peuvent la serrer aussi fort qu’avant ; sur ce vieil homme et sa compagne qui marchent sans plus faire attention aux autres qui d’ailleurs ne les voient plus guère tant leurs pas sont lents, doux et hors de la violence du temps de ces mêmes autres ; sur ce vieil homme et sa moitié qui ont fini de partager l’espoir pour s’accommoder de la tendresse du moment et qui dans leur promenade sur ce front de mer bondé sentent la brise marine et sa fraicheur mais ne regardent déjà plus la mer.
Gardons les yeux ouverts sur ce sans-abri aux cheveux hirsutes et au regard clair qui déambule tel un Sisyphe sur les trottoirs de la rue Khemisti, un Sisyphe dont le rocher est fait de souffrances refoulées qui, quand elles remontent à son esprit troublé, le poussent à aller indéfiniment d’un pas rapide et décidé d’un bout à l’autre de cette rue qu’il n’arrive plus à quitter ; sur ce sans-abri qui marche les yeux baissés et inquiets afin d’éviter d’absorber cette multitude de regards méchants avant d’être curieux ; sur ce sans-abri aux cheveux hirsutes et aux yeux clairs qui, il y a quelques années, aimait musarder sous le ciel gris de Londres à la recherche de vieux livres aux odeurs salvatrices qui lui rappellent à ce jour qu’il a été heureux et insouciant.
Gardons les yeux ouverts et regardons autrement…

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