Ce que j’en pense : Le plongeur

Par Said Adel

Il y avait bien une centaine d’assiettes dans cet énorme évier. Sur le côté, étaient entassés des bols et des verres à n’en plus finir. Les couverts étaient placés dans une grosse bassine en plastique laissée à même le sol. Des marmites, de divers formats, remplies de louches, encerclaient le jeune plongeur qui commença son service à vingt heures. Bien-sûr ce n’était pas tous les soirs ainsi, mais aujourd’hui une entreprise avait organisé un dîner pour une soixantaine de salariés. Le service avait débuté à dix-neuf heures et depuis la vaisselle s’entassait dans ce coin de cuisine qui ressemblait de plus en plus à un vaste chantier dont il lui faudrait venir à bout seul.
Le restaurant disposait bien d’un second plongeur, cloué au lit par une grippe soudaine. Il fut donc seul face à cette corvée qui se prolongerait jusqu’à deux heures du matin. Au moins. Entre laver, curer, rincer, essuyer et enfin ranger…il en avait certainement pour quatre heures de travail. Il gardera les fourchettes pour la fin parce qu’elles sont les plus difficiles à nettoyer car il ne s’agissait surtout pas de laisser le plus infime morceau de nourriture entre leurs dents. Le patron y prêtait une attention particulière et les contrôlait chaque matin à son arrivée au restaurant.
Les mains dans les assiettes sales, il entendait au loin les convives se raconter leurs anecdotes devant des desserts de flans, salades de fruits, entremets et autres mousses de chocolat. Il rajouta une grosse dose de liquide vaisselle dans l’évier afin d’épaissir la mousse et ainsi débarrasser les assiettes de leurs odeurs, il était important qu’elles soient propres sans, en aucun cas, sentir le plat précédent. Une fois toutes les assiettes rincées, il les aligna par piles sur une table de travail en inox couverte d’une longue nappe blanche. Il continua, sans s’interrompre son labeur pendant deux heures. Il avait bien avancé, mais restait encore beaucoup à faire. Il décida de s’octroyer une petite pause.
Il sortit de la cuisine, se rendant dans l’arrière-cour du restaurant, éclairée par une lumière blafarde. Il alluma une cigarette et prit une gorgée de café qui traînait dans un fond de gobelet. Il tira une longue bouffée et promena longuement son regard sur un ciel couvert et sans étoiles. Cela faisait près de trois ans qu’il travaillait dans cet établissement, le salaire n’était pas mauvais et le déjeuner comme le dîner étaient offerts. Un « plus » qui lui permettais de faire des économies et d’aider des parents pauvres restés au village. Bien-sûr il avait des projets et même quelques rêves dont il parlait parfois avec une belle cousine, restée elle aussi au village.
Cela faisait près de trois ans qu’il était plongeur ; un job rebutant qu’il pensait faire pour quelques mois seulement., le temps de trouver autre chose…et puis, chemin faisant, il s’y habitua et curieusement y prit même goût. Il se rendit compte qu’il devenait plus calme, moins anxieux et surtout étonnamment plus confiant.
Il jeta sa cigarette et regagna la cuisine, il était une heure du matin et il devait s’attaquer aux fourchettes.

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