Arrêté puis expulsé de France : Le 17 Octobre 1961 de Zaouchi Mohand Salah

Il a 17 ans ou un peu plus lorsqu’il débarque, vers la fin des années cinquante, dans la banlieue parisienne pour travailler. Zaouchi Mohand Salah s’installe alors dans la commune de Puteaux, plus précisément dans le quartier du Vieux Puteaux. A l’époque, la cité est encore industrielle, peuplée majoritairement d’ouvriers et d’employés. « Je suis resté deux mois sans travail à cause de mon jeune âge avant de trouver un poste dans une usine de teinturerie puis dans une autre de fabrication de crics », raconte-t-il.bm
On est dans les années soixante et la guerre de libération est marquée par les manifestations du 11 Décembre. En France, la Septième wilaya est aux commandes de la communauté émigrée. « Après quelques mois de travail, j’ai reçu la visite des éléments du FLN de la Fédération de France qui m’ont demandé de cotiser pour la Cause ». Zaouchi Mohand Salah s’exécute de bon cœur, en payant mensuellement 10% de son salaire. « A l’époque, je touchais 30.000 anciens francs (un peu plus de 45 euros, ndlr) », se rappelle notre interlocuteur dont le destin va bientôt basculer. « Le représentant du parti de notre quartier, je crois un natif de Dellys, a disparu sans laisser de trace, alors deux des ‘‘Frères’’ m’ont contacté pour prendre sa place ». Il accepte sans hésiter un instant et « avec fierté », devenant, à l’âge de 18 ans, l’un des plus jeunes chefs de cellule du FLN à Paris.
Il supervise ainsi la récolte mensuelle de fonds et de documents et veille au strict respect des directives du Front émises à l’adresse des Algériens de France à l’exemple de l’interdiction de la consommation des boissons alcoolisées, fin 1960.
Le 15 octobre 1961, l’ordre est donné par la Fédération de France d’une manifestation de tous les Algériens, en leur donnant rendez-vous, deux jours plus tard, à la place de l’Etoile (actuellement place Charles-de-Gaulle) sur les Champs-Elysées. Le jour J, les chefs de cellules devaient informer les résidents algériens des quartiers dont ils avaient la responsabilité de se mettre en action à partir de 17h en évitant les attroupements.
Notre interlocuteur se souvient des forces de l’ordre en alerte. « Ils nous attendaient. A chaque coin de rue, il y avait trois à quatre CRS (Compagnies républicaines de sécurité, ndlr) et toutes les issues étaient bouclées ». Il ajoute que certains « anciens » savaient que quelque chose se tramait et ont préféré rebrousser chemin.
Accompagné d’un jeune issu du Sud algérien, Zaouchi Mohand Salah emprunte le pont de Suresnes qui traverse la Seine. « A l’entrée du bois de Boulogne, nous tombons sur deux policiers d’un certain âge installés dans un fourgon. Comme s’ils savaient ce qui nous attendait, ils nous ont conseillé de rebrousser chemin et de rentrer chez nous », raconte-t-il, ajoutant que devant son insistance, ils les ont laissé passer.
Mais à 150 mètres de la place de l’Etoile, noire de policiers en cet instant, ils se font arrêtés. « Mon compagnon, que je n’ai plus revu depuis ce soir, a été jeté dans un fourgon de police. Quant à moi, j’ai été emmené dans un autre véhicule après qu’on m’ait fracassé la mâchoire ». Le calvaire ne fait que commencer pour lui puisqu’à chaque arrêt du fourgon cellulaire, il reçoit sa ration de coups jusqu’au Palais de Versailles. « Vers 2h du matin, il y avait quelque 8000 Algériens parqués là-bas. A ce moment, je ne savais pas ce qui s’était passé. Nous avons passé deux nuits sur place et au troisième jour, on s’était révolté pour avoir de quoi manger ». Le menu pour deux personnes, un gros pain et une boite de corned beef.
Après un examen de situation, notre interlocuteur en compagnie d’une cinquantaine de jeunes algériens sont conduits jusqu’à l’aéroport d’Orly pour être expulsés en Algérie. « Une file de camions militaires nous attendait sur la piste de l’aéroport d’Alger. Après nous avoir débarqués, on nous a intimé l’ordre de nous mettre à genoux, les bras en l’air, sur un terrain graveleux, pendant plusieurs heures et gare à celui qui désobéit ». Les expulsés sont ensuite dirigés vers le centre de triage de Béni Messous où un comité d’accueil les attendait. « Les soldats s’étaient alignés sur deux rangées, en une forme de haie d’honneur, et à chaque fois que l’un de nous passait, on lui déchirait ses vêtements », se remémore-t-il. Les prisonniers algériens seront ensuite enfermés dans des chalets infestés de puces.
« On m’a interné, par la suite, dans une caserne au Camp-Maréchal (actuellement Tadmait, ndlr) où on nous menacé de mort en cas d’indiscipline. J’étais le plus jeune des prisonniers de mon pavillon et je vivais dans dénuement total, portant pendant trois mois les mêmes vêtements que lors de mon arrestation. Je n’ai dû mon salut qu’à l’intervention d’un prisonnier qui a eu pitié de ma condition », rapporte Zaouchi Mohand Salah qui se souvient de l’épisode du 1er Novembre, célébré à l’intérieur de la caserne sous la menace des soldats français.
Il sera libéré et assigné à domicile dans son village à Ath Lâaziz, dans la commune de Akbil, où il devait émarger à la SAS (section administrative spécialisée, ndlr). « Sur place, on m’avait fait travailler comme un esclave jusqu’à 1962 où j’avais reçu mon ordre d’appel sous le drapeau français ». Notre interlocuteur rejoint Blida et habillé d’un treillis, « je me suis senti devenir un harki ». Il sera ensuite envoyé à Toulouse pour passer son instruction militaire dans les forces aériennes.
En juillet 1962, les Algériens sous les drapeaux, devaient soit être libérés soit suivre une carrière militaire. « Moi, j’ai opté pour le retour en Algérie. On m’avait donné une permission de 15 jours avec instruction de rejoindre les forces locales pour le maintien de l’ordre. Ce que je n’ai jamais fait », ajoute-t-il un sourire au coin.
Même s’il n’a jamais rien attendu, Zaouchi Mohand Salah se désole, quelque part, de n’avoir bénéficié d’aucun avantage de la part de l’Etat algérien.
SAID OUSSAD

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