Samir Toumi, écrivain, à Algérie Presse: Des livres au destin italien
Entretien réalisé par O.A Nadir

Samir Toumi, né le 7 juin 1968 à Bologhine, est un auteur, consultant et photographe algérien dont l’œuvre explore les méandres de la mémoire, de la filiation et de l’identité. Ingénieur de formation, il fonde à Alger « La Baignoire », un espace hybride favorisant la rencontre entre artistes et public. Après plusieurs séjours à l’étranger, il revient en Algérie pour y développer une société de conseil en ressources humaines tout en poursuivant sa carrière littéraire. Auteur de « Alger, le cri » (2013), « L’Effacement » (2016) et « Amin, une fiction algérienne » (2024), il a vu ses ouvrages traduits en italien et anglais, et certains adaptés au cinéma.
Toumi se distingue par une écriture sensible et engagée, capable de franchir les frontières linguistiques et culturelles. Dans cet entretien, il revient sur la traduction de ses œuvres, l’évolution de la littérature algérienne et l’avenir de l’édition indépendante.
Algérie Presse : Vos trois romans ont été traduits en italien, un fait rare pour un auteur algérien contemporain. Que représente pour vous cette reconnaissance venue d’ailleurs ?
Samir Toumi : Je ne parlerais peut-être pas de « reconnaissance » au sens fort du terme. Mais j’ai été sincèrement touché, honoré, de voir que mes textes puissent intéresser des traducteurs et des éditeurs italiens. Nous avons parfois tendance à croire que nos livres ne concernent que notre proximité – notre pays, notre histoire, notre espace intime. Or, le fait d’être traduit prouve que les thèmes que nous travaillons peuvent être universels, qu’ils peuvent toucher des lecteurs qui n’ont aucun lien direct avec notre contexte. C’est profondément stimulant. Cela confirme que la littérature peut faire circuler les voix et créer des ponts entre les cultures. Savoir que mes textes participent, même modestement, à construire ces liens me réjouit et m’encourage à continuer.
Vous avez dit que vos livres ont un « destin italien ». Pensez-vous que la traduction change la vie d’un texte, son âme ou son sens ?
Je ne suis pas traducteur, mais je suis profondément admiratif de ce métier. Traduire consiste non seulement à saisir l’essence d’un texte, son souffle, son rythme, mais à le réinventer dans une autre langue, en en préservant l’énergie et les nuances. On pense souvent que la traduction consiste à respecter le texte d’origine. Mais ce qui importe vraiment, c’est le texte d’arrivée : celui qui doit vivre dans une autre langue, respirer dans un autre imaginaire. Le traducteur doit donc être à la fois écrivain et lecteur idéal : écrivain, parce qu’il doit créer une prose qui tienne dans sa langue ; lecteur, parce qu’il doit comprendre intimement l’intention de l’auteur. Cette double compétence demande une sensibilité rare, faite d’écoute, d’intuition et d’empathie.
Que ressentez-vous en voyant vos œuvres traduites et lues par un public italien, pour qui l’Algérie reste encore un territoire littéraire à découvrir ?
Lorsque je rencontre le public italien, je suis aussi curieux que lui de découvrir ses réactions. Je suis attentif à la façon dont il perçoit l’univers que je propose, ses spécificités, mais aussi ce qu’il peut avoir d’universel. Et maintenant que « Amin, une fiction algérienne » est paru en septembre, je n’ai qu’un seul souhait : entamer une tournée de rencontres avec les lecteurs italiens. J’espère sincèrement que cela pourra se concrétiser très bientôt.
La littérature algérienne semble aujourd’hui regagner une visibilité à l’étranger. A votre avis, qu’est-ce qui la distingue des autres littératures du Maghreb ?
Je crois que chaque pays du Maghreb possède sa propre constellation littéraire, ses voix singulières, ses sensibilités propres. Ce qui rend la littérature maghrébine particulièrement intéressante, c’est sa pluralité linguistique : elle s’écrit en arabe, en français, en tamazight, et de plus en plus en anglais. Cette diversité reflète des histoires entremêlées, des héritages multiples, des identités en mouvement. Je constate avec bonheur que cette littérature suscite un intérêt croissant à l’étranger. Je n’ai pas de chiffres pour le mesurer, mais j’aime à croire que nous sommes une littérature qui intrigue, qui questionne, qui touche.
Votre écriture explore souvent la mémoire, la filiation, la douleur d’être et de dire. Ces thèmes résonnent-ils différemment lorsqu’ils traversent les frontières linguistiques ?
Oui, parce que ces thématiques sont universelles : chaque individu, où qu’il soit, connaît l’expérience de la mémoire, de la filiation, de l’identité. Mais en même temps, chaque lecteur projette sa propre histoire dans le texte. Selon son pays, sa culture, ce qu’il a vécu, il ne lira pas le même livre. Ce qui me touche profondément, ce sont les échanges avec les lecteurs. Ils me révèlent des interprétations auxquelles je n’avais pas pensé, des nuances que je n’avais pas consciemment mises. Cette rencontre entre le texte et ceux qui le lisent est, pour moi, le but même de la littérature : un espace de résonance, de partage et de transformation mutuelle.
L’édition indépendante en Algérie joue un rôle essentiel. Comment voyez-vous son évolution face aux défis du numérique et de la mondialisation ?
L’édition se trouve aujourd’hui face à des défis majeurs. Nous vivons dans une époque d’immédiateté, où l’attention est constamment sollicitée. Or, la lecture demande du temps, de la concentration, une disponibilité intérieure. C’est cette capacité d’attention qui est menacée. S’ajoute à cela la question de l’intelligence artificielle, qui recompose notre rapport à l’écriture. Et enfin, la réalité matérielle : le manque chronique de moyens, particulièrement dans l’édition indépendante. La question n’est pas seulement de survivre, mais de se réinventer. Et je crois que cela passe par la défense de la lecture comme expérience intime, vitale, irremplaçable.
