Samia Ziriat Bouharati à Algérie Presse: « Comprendre les mémoires transgénérationnelles »

Interview réalisée par SAID OUSSAD

Samia Ziriat Bouharati, née en 1966 à Alger, a suivi des études en Sciences économiques, à la faculté d’Alger, avec en parallèle un parcours dans le domaine associatif. Elle présentera son livre « Lettres d’un prisonnier de la guerre d’Algérie », parru aux éditions L’Harmattan , au SILA, le 11 novembre prochain au stand de l’Aarc, à partir de 10 h.
Dans cet entretien, elle revient sur les raisons qui l’ont poussée à écrire et sur la symbolique du sujet traité à l’aune des tensions entre l’Algérie et la France.

Algérie Presse : Lettres d’un prisonnier de la guerre d’Algérie, “les giboulées de mars”, pourquoi l’avoir écrit en premier lieu?

Samia Ziriat Bouharati : En fait, je ne me suis pas posée cette question. A la mort de mon père, en mars 1998, je résidais en France et je suis venue pour 48 heures assister à son enterrement et repartir vite, ayant laissé mes deux enfants en bas âge.
Au milieu de cet extrême désarroi, de ce jour pénible, qui reste gravé dans ma mémoire, j’ai demandé à ma mère l’autorisation de prendre ces documents qui étaient archivés précieusement dans une mallette noire, que je le voyais ouvrir, maintes fois durant ma jeunesse, feuilletant des lettres.
Une lecture qui l’absorbait. Je le sentais, dans ces moments là, absent, happé par des souvenirs apparemment pesants.
Ces lettres que j’avais prises avec moi en France, il m’a fallu vingt ans, jusqu’en 2018, à un moment de ma vie, où j’avais besoin de me poser, de m’interroger, sur le sens de ma vie, à travers une introspection presque vitale.
Donc je dirai pour résumer, que c’est dans un moment de perte totale de repères, d’absence de projection dans l’avenir, que ces lettres sont venues atténuer mes angoisses et mes questionnements existentiels.

En décidant de publier ce recueil de lettres, à qui vous vous adressiez en priorité? A la mémoire familiale, à votre propre reflet ou, à plus grande échelle, à l’histoire nationale pré-indépendance?

Comme je l’ai précisé dans ma réponse à la première question, c’est mon propre état, ma propre souffrance, qui m’a amené à m’accrocher à un support mémoriel, que j’ai trouvé disponible, comme une possibilité de me reconnecter à une histoire familiale, dont toute petite je me sentais étrangère, puisque n’ayant pas vécu cet épisode.
Il ne faut pas oublier que d’une manière cyclique tout être humain peut passer par ces fameuses remises en cause, comme mourir pour mieux renaître.
Dans cette époque moderne, où les cellules familiales se sont désintégrées, éclatées pour la plupart, atomisées, on est tenu chacun dans son coin, individuellement, à résoudre toutes les problématiques existentielles de la vie, c’est plus qu’un dur labeur.
Donc, c’est en fait, pour moi d’abord, pour la mémoire familiale, et enfin pour le patrimoine mémoriel d’une phase traumatique subie par notre pays l’Algérie, que cette correspondance pourra s’insérer et être utile, pour libérer la parole, la blessure enfouie dans chaque histoire familiale.

Six ans après la parution du livre, quel bilan faites-vous de son parcours? Et que vous a-t-il apporté personnellement?

Il y a sept ans presque effectivement depuis la parution du livre, un moment marquant dans ma vie, surtout lors de sa présentation à Alger, où j’ai pu réunir ma famille, mes soeurs, mon frère Mustapha Kamel, Allah yarahmou, qui sont venus témoigner, eux les véritables acteurs de cette histoire.
Entre-temps, l’épisode de l’épidémie qu’on appelle communément la pandémie du covid, est venue stopper cet élan.
Depuis peu maintenant, j’ai heureusement pu rétablir ce fil interrompu de possibles rencontres avec le public, car nul doute , un livre c’est un voyage, c’est une bouteille jetée à la mer, et ce n’est qu’à partir des questionnements d’autrui qu’on mesure le sens de ce qu’on a pu entreprendre, presque inconsciemment, et qui finalement peut être une ressource à beaucoup d’autres, je veux dire un moyen de mettre des mots sur des maux, qui rongent de l’intérieur, et dont on n’a pas malheureusement conscience.
Le temps de comprendre ce que sont les mémoires transgénérationnelles est enfin venu.

On évoque généralement une catharsis dans l’exercice d’écriture d’autant plus lorsqu’il s’agit d’un sujet profondément intime. Est ce que vous vous êtes retrouvé dans cet état d’esprit?

Sans aucun doute, l’exercice de l’écriture m’était depuis toute petite familier, depuis que je me souvienne, j’ai toujours éprouvé un besoin impérieux d’exprimer mes émotions à travers l’écriture, c’était mon seul moyen de soulager un sentiment d’incompréhension, de mal être.
A l’époque, je ne devinais pas que l’acte d’écriture pouvait être thérapeutique, j’imagine tout comme mon père, qui dans sa cellule carcérale, sublimait son triste sort, en manifestant par les mots, un devenir qu’il voulait absolument radieux auprès de ma mère sa bien aimée, auprès de sa famille.

Le sujet abordé, même s’il est du domaine privé, n’en demeure pas moins un débat d’actualité qui tourne autour de la mémoire. Quelle lecture faites-vous de ce dossier extrêmement sensible des deux rives de la Méditerranée?

Comme je l’ai explicité, la notion ou le concept des mémoires transgénérationnelles va avoir de beaux jours à l’avenir. Ce sont des notions qui demandaient une ouverture de conscience, plus large, pour comprendre que même les traumas qu’on n’a pas vécu personnellement, on les porte en soi.
Plus le temps va passer, plus la lecture, l’analyse de ce qui s’est passé pendant cet épisode traumatique de la guerre d’Algérie va évoluer et se transformer.
L’impact a été terrible pendant ces 132 ans de colonisation de peuplement : les déracinements, les dépossessions, les humiliations, les viols, les enfumades, les incarcérations, prisons, camps d’internements, déplacements de populations, c’est énorme.
Le peu d’archives révélées est une goutte d’eau dans l’immense océan de la mémoire.
La France porte en elle un héritage colonial qui nuit plus que jamais, et aujourd’hui plus encore, pour son maintien en tant que nation.
Néanmoins, Il faut toujours rappeler que la colonisation a été le fait d’un système impérialiste, capitaliste, spoliateur, non pas le fait d’un peuple qui a décidé d’aller un jour se proclamer maître sur les terres d’un autre peuple.
Ces chefs militaires de l’époque, les Pelissier, Bugeaud, Saint Arnaud…sont venus déverser les pulsions les plus meurtrières de leurs défaites passées.
Aujourd’hui c’est les peuples qui doivent se désolidariser des actes criminels de leurs gouvernants.
Ces mains tendues vers la paix, se feront à travers des témoignages comme celui que j’ai entre les mains, celui de mon père, qui dans ses lettres, explique bien combien il aimait la langue et la culture française, même si lui n’était pas français. Il précisait bien que son combat était celui de la dignité de la liberté.
J’ai la chance en résidant en France, tout en étant liée à l’Algérie, d’être ce trait d’union, à mon humble niveau, porteuse d’un message de paix et de confiance en l’avenir.
“On ne peut pas changer le monde, mais on peut changer son monde”.

Question rituelle, quels sont vos projets littéraires présents et d’avenir?

Présents : j’ai déjà commencé à écrire une autobiographie, je n’ai pas de penchant pour l’écriture romanesque, peut être suis je un peu trop pragmatique.
Je me sens poussée à apporter un témoignage de ma génération, post indépendance, de fin des années soixante. J’ai toujours pensé que cette génération ne s’était pas affirmée comme celles de nos aînés venus juste après l’indépendance, et qui ont vécu cette extraordinaire sensation d’avoir à construire un pays neuf, une page encore plus glorieuse : celle du renouveau.
Je pense que ma naissance coïncidait avec cette chape de plomb qui est venue nous rattraper, pour nous rappeler que le chemin de la véritable libération sera semé d’embûches, et que rien n’était acquis.
Une fois que j’aurais écrit ma propre histoire, toujours à travers ce besoin d’exorciser le mal, je m’appliquerai à aider beaucoup d’autres, à le faire, s’ils le désirent.

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