Amine Bentameur, réalisateur et producteur : « Ce qui manque aux talents, c’est le pont qui les relie au monde »

Entretien réalisé par O.A Nadir

Originaire de Bou Saâda, Amine Bentameur est réalisateur et producteur de cinéma. Formé à l’Institut supérieur des métiers des arts du spectacle et de l’audiovisuel (ISMAS), dont il est diplômé en 2010, il a débuté sa carrière comme assistant réalisateur avant de fonder, en 2019, sa société de production cinématographique, Revollart. Au fil de son parcours, il a notamment produit le court-métrage La Nuit d’Abed, réalisé par le regretté Anis Djaad, ainsi que Victime Zéro, un film court qu’il a réalisé et produit en 2025 avec le soutien du ministère de la Culture et des Arts.
Dans cet entretien accordé à Algérie Presse, Amine Bentameur revient sur son parcours, sa démarche cinématographique et les difficultés rencontrées par les jeunes réalisateurs et producteurs en Algérie. Il évoque également les enjeux du financement et de la distribution des films, tout en soulignant la nécessité de renforcer la présence du cinéma algérien sur les marchés internationaux pour favoriser les partenariats, les coproductions et la diffusion des œuvres à l’étranger.

Algérie Presse : Pour commencer, comment se sont déroulés vos débuts dans le domaine de la
réalisation et de la production audiovisuelle, et quelles sont les étapes qui ont contribué à façonner votre expérience artistique ?

Mon parcours a débuté par une formation académique à l’Institut supérieur des métiers des arts du spectacle et de l’audiovisuel (ISMAS), où je me suis spécialisé dans le cinéma et dont je suis sorti diplômé en 2010. Après l’obtention de mon diplôme, j’ai choisi d’apprendre le métier directement sur les plateaux de tournage. J’ai ainsi travaillé comme assistant réalisateur pendant de nombreuses années, jusqu’en 2019, sur plusieurs films de cinéma et séries télévisées. Cette période a été une véritable école : j’y ai découvert les différentes facettes de la fabrication d’un film, la gestion des équipes et la manière de faire face aux contraintes de production. J’ai également beaucoup appris au contact de réalisateurs et à travers des expériences variées.
En 2019, j’ai senti que le moment était venu de me lancer dans ma propre aventure. J’ai alors fondé la société de production cinématographique Revollart, afin de m’orienter à la fois vers la réalisation et la production. J’ai commencé par réaliser et produire des documentaires courts et des émissions télévisées. Ces projets m’ont permis d’acquérir de l’expérience dans la narration visuelle et dans la gestion des projets, de l’idée initiale jusqu’à leur diffusion.
L’étape décisive a été l’année 2024, lorsque j’ai produit le court-métrage La Nuit d’Abed, réalisé par le talentueux et regretté Anis Djaad, que Dieu ait son âme. Il s’agissait d’une production indépendante. Le film a participé à plus de 25 festivals de cinéma, nationaux et internationaux. Travailler avec Anis a été une expérience humaine et artistique à laquelle j’accorde une très grande valeur. Puis, en 2025, j’ai franchi une nouvelle étape en produisant et en réalisant mon court-métrage Victime Zéro, avec le soutien du ministère de la Culture et des Arts. Je considère ce film comme l’aboutissement de tout ce que j’ai accumulé au cours de ce parcours.

Algérie Presse : À travers la réalisation d’œuvres comme le court-métrage Victime Zéro, quels messages et quelles problématiques souhaitez-vous aborder dans vos films ?

Personnellement, je suis attiré par le cinéma réaliste et je me tourne naturellement vers des histoires inspirées de la réalité vécue, des histoires qui prennent racine au cœur de la société et dans lesquelles nous pouvons nous reconnaître. J’aime raconter des récits proches des gens, que nous avons vécus nous-mêmes ou dont nous avons entendu parler dans notre entourage, car je suis convaincu que la réalité, dans ses détails quotidiens, renferme un potentiel dramatique plus authentique et plus puissant que n’importe quelle fiction.C’est ce que j’ai essayé de représenter dans Victime Zéro, qui aborde trois problématiques sociales sensibles au sein d’un même court-métrage : l’enlèvement d’enfants, la toxicomanie et les souffrances des femmes. Ce sont des fléaux dont nous entendons souvent parler et qui touchent de véritables familles autour de nous, mais qui sont généralement abordés séparément. J’ai voulu montrer comment ces tragédies peuvent s’entremêler et s’alimenter mutuellement, et comment l’être humain finit par en payer le prix.Réunir trois problématiques aussi lourdes dans un court-métrage n’a pas été facile. Cela a nécessité des choix précis en matière d’écriture et de rythme, afin qu’aucune question ne prenne le dessus sur les autres. Il ne faut pas non plus oublier l’aspect technique : le choix des cadrages, l’éclairage, les décors, jusqu’au montage et à la musique. Tout cela devait permettre au message de parvenir au spectateur avec sincérité et sans exagération. Pour moi, le cinéma est un miroir qui reflète la société, soulève ses interrogations et donne une voix à ceux qui ne sont pas entendus. Si un film parvient à inciter le spectateur à réfléchir ou à prêter attention à ce qui se passe autour de lui, alors il a rempli son rôle.

Algérie Presse : Quelles sont les principales difficultés auxquelles les jeunes réalisateurs et producteurs sont confrontés aujourd’hui, notamment en matière de financement, de production et de distribution ?

Le cinéma algérien regorge de jeunes talents, comme le confirment les participations de plus en plus nombreuses de nos films aux festivals internationaux. Cependant, le parcours des jeunes réalisateurs et producteurs reste semé d’embûches.
La première difficulté est le financement. Nous dépendons presque entièrement des aides publiques, tandis que les investissements privés dans le cinéma sont quasiment inexistants et que la culture du mécénat et du sponsoring au service des films demeure peu développée. Cette situation contraint de nombreux projets à attendre des années avant de voir le jour ou à être réalisés avec des budgets très limités, reposant sur les sacrifices et la motivation des équipes.Pour autant, nous ne restons pas les bras croisés face à cette réalité. En complément du soutien public accordé par le ministère de la Culture, nous cherchons constamment des financements extérieurs pour compléter les budgets de nos films, que ce soit par l’intermédiaire des programmes de soutien proposés par les festivals internationaux de cinéma ou grâce à des fonds de soutien étrangers. Cette démarche exige un travail considérable pour préparer les dossiers et faire connaître les projets, mais elle est devenue une nécessité pour nous, en tant que producteurs. Elle ouvre également à nos films les portes des partenariats et leur permet de rayonner au-delà de nos frontières.
À mon avis, la distribution reste le maillon le plus faible. Le nombre de salles de cinéma en activité est insuffisant par rapport à la taille du pays et le court-métrage, en particulier, ne trouve généralement pas d’espaces de diffusion en dehors des festivals. Il reste ainsi éloigné de son véritable public. Nous réalisons des films sur notre société, mais celle-ci n’a pas toujours la possibilité de les voir.
Malgré tout, je reste optimiste. La nouvelle génération possède la volonté et les outils nécessaires, tandis que les plateformes numériques ouvrent de nouvelles perspectives. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une véritable volonté de bâtir une industrie cinématographique intégrée, du financement jusqu’à la salle de projection.

Algérie Presse : Comment envisagez-vous l’avenir du cinéma algérien, et que faudrait-il faire pour soutenir les jeunes talents et renforcer la présence des films algériens sur les scènes nationale et internationale ?

Je suis optimiste quant à l’avenir du cinéma algérien. Nous disposons d’une jeune génération talentueuse et passionnée, et nos films commencent à s’imposer dans les festivals internationaux. Toutefois, pour transformer ces réussites individuelles en une présence durable et influente, il est indispensable d’agir à plusieurs niveaux.
La première condition est, bien entendu, la qualité. Il est impossible d’accéder aux grands festivals sans des films aboutis sur les plans artistique et technique, et cela relève de notre responsabilité en tant que cinéastes. Mais la qualité ne suffit pas à elle seule : un bon film a également besoin de personnes capables de le faire connaître et de lui ouvrir des portes.
À cet égard, je constate une quasi-absence du cinéma algérien sur les marchés internationaux du film, comme le Marché du Film du Festival de Cannes ou l’European Film Market de Berlin. Ces marchés constituent un véritable pont vers les festivals et les plateformes internationales. Les producteurs et distributeurs du monde entier, les directeurs de festivals, les représentants des fonds de soutien et les chaînes de télévision s’y rencontrent. C’est dans ces espaces que se nouent des partenariats, que les films se vendent et que naissent des projets de coproduction.
Je considère que la promotion du cinéma algérien dans ces espaces relève pleinement des missions du ministère de la Culture et des Arts ainsi que des institutions qui en dépendent. Une présence algérienne organisée et régulière sur les marchés du film offrirait aux jeunes producteurs et réalisateurs l’occasion de présenter leurs projets, de nouer des relations professionnelles à l’international, d’obtenir des financements conjoints et de faire connaître leurs films auprès d’un public mondial.De nombreux pays disposant de moyens comparables aux nôtres ont réussi à le faire. Je ne vois donc aucune raison pour que nous ne puissions pas obtenir les mêmes résultats. Les talents existent ; ce qui leur manque, c’est le pont qui leur permettra de rejoindre le reste du monde.

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