Ce que j’en pense: Le ciel de Ghaza
Par Saïd Adel
Au-dessus de Ghaza, le ciel est encombré, non par des nuages qui font gronder leurs menaces sur des tentes trouées et qui transformeront ses camps en bourbier, non par ces tempêtes de sable venues du Sinaï gêner une respiration déjà difficile pour des habitants qui suffoquent et qui crient leurs anathèmes en priant le Seigneur de les entendre, et encore moins par ces drones, avions de chasse, bombardiers et autres engins de mort acquis en leasing auprès des puissants de ce monde. Non… si le ciel de Ghaza est encombré… il l’est par la multitude d’âmes qui se frayent chaque jour un chemin au milieu des nuages, des tempêtes et des engins de mort vers un ciel qui les attend, vers un ciel qui les entendra.
Nombre de ces âmes n’ont fait qu’ouvrir leurs yeux sur un monde dont elles n’ont pas eu le temps d’apprendre la langue, à peine ont-elles pu balbutier quelques onomatopées glanées çà et là au milieu de longs déplacements vers d’autres tentes, vers d’autres refuges, les yeux tantôt accrochés à un ciel plein d’oiseaux gris, tantôt retenus par le visage las et émacié d’une mère éreintée avant qu’un grand « boom » ne les emporte dans la violence d’un dégât collatéral. Nombre de ces âmes n’ont fait que goûter aux quelques saveurs autorisées à entrer dans le brouhaha des ersatz consommés dans des camps transformés jour après jour en mouroirs. Nombre de ces âmes sont parties sans regret, sans reproche ni vindicte à l’encontre de ceux qui leur ont empêché d’éclore.
D’autres âmes plus aguerries celles-là ont attendu longtemps, très longtemps ce moment pour un départ définitif tant la vie d’ici-bas n’en était plus une. Elles ont vécu tant de séparations que leurs cœurs en sont venus à ne plus croire aux « au revoir » pour rester suspendus à un « adieu » qui ne venait pas et qui est enfin là. Elles ont vu tant de cruauté et de férocité dans le regard de l’autre, cet ennemi qui ne se bat que lorsqu’il est sûr qu’aucun secours ne viendra, qu’aucun courage ne tiendra qu’elles ont fini par habiller un espoir vivace en séquelles d’un traumatisme plus vieux qu’elles et sans cesse renouvelé. Elles s’en sont allées en maudissant toutes celles et ceux qui ont refusé le partage d’une terre qui n’appartient finalement qu’au ciel.
Il en est pourtant des âmes dans ce ciel de Ghaza qui sont particulières, uniques et combien idéelles tant elles se souviennent de leurs promesses faites à Dieu avant d’arriver sur cette terre, avant d’être insufflées dans ces corps condamnés à la souffrance, à la famine et à la guerre et qui s’en tiennent malgré la lâcheté d’un monde faiblard et amnésique à une parole donnée au créateur, une parole scellée par la foi et qui se résume en un sacrifice de soi pour un autre qui n’est pas encore né.
Au-dessus de Ghaza le ciel est encombré, non par les larmes, les gémissements et les blessures d’un peuple oublié de tous, non par l’indolence d’une opinion internationale obnubilée par un droit qui n’a plus de sens, non par une justice qui s’est défaite de son bandeau. Non… si le ciel de Ghaza est encombré… il l’est par la multitude de cris de joie de toutes ces âmes enfin libérées.
Vous les entendez ? Non… alors vous êtes morts.