Ce que j’en pense: Les géants existent
Par Saïd Adel
Viens, toi qui ne sais plus où aller, viens et donne-moi la main, viens et suis-moi. Ne me regarde pas, promène plutôt tes yeux sur cette montagne au loin, couverte de figuiers fatigués et ouverte en son milieu par une longue langue rouge qui ressemble à une main de géant. Tu la vois, n’est-ce pas ? Ne me regarde pas et demande-moi plutôt si les géants ont existé un jour sur cette terre et je te répondrai : « comment expliques-tu cette longue langue rouge sur la montagne qui nous fait face ? »
Ne me regarde pas avec cet air étonné car les géants existent et ont toujours existé, mais sous l’effet d’un strabisme atavique dénué de bon sens, nous ne les voyons simplement plus. Viens et donne-moi cette main habituée à tant d’hypocrisie qu’elle est devenue un gant, afin que je puisse la transformer en contact, en ressenti, en douce caresse d’une main menue en longue langue rouge qui aura osé marquer le flanc d’une montagne.
Viens et suis-moi, nous gravirons ensemble, main dans la main, épaule contre épaule, cette côte et toucherons ensemble cette main de géant auquel tu ne sembles pas vouloir croire. Viens et suis-moi, une fois assis sur ce flanc de montagne, une fois assis dans la paume de cette main rouge, nous tournerons ensemble nos regards vers cette vallée verdoyante qui se déclinera à nos pieds comme une minuscule oasis où les habitants nous apparaîtront si petits que nous aurons l’impression d’être des géants.
Tu vois, les géants existent, il suffit simplement de prendre un peu de hauteur.
Du haut de leurs âges avancés, elles nous ont portés, supportés, encouragés et défendus toute leur vie durant sans la moindre plainte. Elles baissaient la tête pour nous voir et nous consoler et maintenant elle la lève pour nous pardonner. Elles pourraient nous terrasser avec un simple froncement de sourcils, nous écraser comme un vulgaire insecte avec un long regard plein et entier devant lequel il est impossible de fuir, ou encore carrément nous annihiler avec ce sourire dont le goût est plus doux que le miel. Nos mères sont des géants.
Ils ont été enterrés hier, il y a des années, ou même des siècles, toutefois ils nous ont façonné d’une façon telle que leurs paroles, leurs reproches comme leurs conseils résonnent en chacun de nous comme une épitaphe à inscrire sur le front de nos enfants. Ils sont morts depuis hier, depuis des années ou des siècles et leurs souffrances, leurs sacrifices comme leurs acquis nous habillent encore aujourd’hui telle une bénédiction validée à jamais par le Tout puissant. Nos pères sont des géants.
Les géants existent et ne vous y fiez pas, aujourd’hui ils ont la taille d’enfants qui font face à des chars, armés uniquement de pierres.