Ce que j’en pense: O+

Par Said Adel

D’un geste discret, son voisin de table lui fit signe de lui passer le sel. Il s’exécuta sans lever les yeux sur ce convive imposé. C’était un restaurant populaire et les gens s’asseyaient machinalement où il y avait une chaise de libre. Une fois attablé, un serveur se présentait assez rapidement : on passait commande et on était servi dans la minute qui suivait. Les plats étaient simples et les prix accessibles. Les gens mangeaient vite, ne prenant guère le temps de regarder autour d’eux. Une dizaine de serveurs allaient et venaient entre la cuisine et les tables, animant de leurs voix une salle archicomble.
Le voisin de table lui rendit la salière en le remerciant. Cela le gêna un peu, ce n’était que du sel après tout ! Il posa les yeux sur l’homme sans le voir, fit un hochement de tête et reprit son déjeuner. Il prit le temps de regarder ce que mangeait l’autre, et curieusement le plat était le même : une assiette de lentilles agrémentées de tranches d’oignons. Il releva les yeux sur cet inconnu et une vague impression de « déjà vu » le traversa. Il l’avait déjà rencontré, mais ne savait pas où…il se concentra sans pour autant lever la tête : mais où ? Il s’efforçait de situer le contexte tout en mangeant et fut happé par un malaise incompréhensible.
Il était infirmier au Grand hôpital de la ville depuis vingt ans. Il avait fait la majorité des services et depuis plus de dix ans, il avait la charge du laboratoire de collecte de sang. Ses journées étaient rythmées par les prises de sang sur les bénévoles et sa distribution contre une ordonnance à des parents de malades. Bien sûr, la demande était toujours supérieure à l’offre. Bien sûr, cette situation le rendait important. Un homme capable de vous rendre l’espoir avec deux poches de sang, mais capable aussi de vous alarmer quand, en pleine urgence, il vous annonce qu’il ne les a pas. Il se sentait important.
Deux ans plus tôt, alors qu’il s’apprêtait à ouvrir les portes du laboratoire, il reçut l’appel d’un responsable de l’hôpital. Il lui demandait de lui laisser trois poches de sang O+ pour un membre de sa famille qui devait être opéré le lendemain. Il raccrocha et vérifia que les trois poches étaient bien disponibles. Elles l’étaient… Il sourit en pensant au bénéfice d’un tel service avant de lever les yeux sur un homme qu’il n’avait pas entendu entrer. Le sourire disparut dès qu’il posa les yeux sur l’ordonnance de l’inconnu. Il était question de trois poches de sang O+. Il rendit l’ordonnance et demanda à l’homme de revenir un autre jour car ce rhésus n’était pas disponible. L’autre insista, expliquant que son enfant de quatre ans luttait pour sa vie et que ce sang était primordiale à l’opération qui…
Le malaise s’était transformé en gêne et le tumulte des voix dans la salle se fit étouffé et lointain. Le goût des lentilles se fit amer devant ce regard laiteux qui le fixait comme un mauvais souvenir. Il ne bougea plus. Aurait-il pu ? L’autre se leva et lui dit que son fils était mort le jour même… il y a deux ans.

 

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