Formatage des esprits ou émancipation : Que choisir ?
Par Adnan Hadj Mouri
Depuis l’indépendance, le système éducatif algérien reste prisonnier d’une logique conservatrice, comme le reconnaissait l’ancienne ministre de l’Éducation, Nouria Benghabrit, tout en se laissant gagner par une « idéologie technocratique » qui prétend moderniser sans transformer en profondeur.
L’éducation de masse, porteuse d’espoirs, n’a pas su devenir un « levier d’émancipation ». Cette inertie, que feu Mohamed Boudiaf appelait « sinistrose », s’aggrave dans un climat « intellecticide » nourri par une néomanie , cette attirance pour le culte du nouveau, érigée en symptôme social.
Je tiens à préciser, en paraphrasant Jacques Rancière, qu’« il n’y a pas deux sortes d’intelligence. Il n’y a qu’une intelligence humaine qui s’exerce partout où l’on s’efforce de comprendre. »
Dans ce contexte, l’entretien récent de l’ex-ministre sur Berbère TV illustre la pauvreté réflexive du discours éducatif dominant. Derrière un vernis analytique, les propos restent timides, répétitifs, recyclant des concepts sans ouvrir de véritables brèches critiques. Ainsi, la réforme y apparaît comme un simple ajustement technique, et non comme une remise en cause des « impasses structurelles, institutionnelles, mais aussi subjectives ».
Or, toute refonte véritable du système éducatif suppose interroger ces blocages profonds. En effet, tant que la rationalité éducative se pliera à une « vision gestionnaire » des esprits, « toute pensée critique restera neutralisée ». L’approche par compétences, avec son culte de l’évaluation et de la performance, en est l’un des symptômes les plus visibles : elle produit des sujets « désaffectés » et vidés de toute « conflictualité symbolique ».
Pour suturer la « vacuité des sens » qui impose uniquement le plaquage des modèles colportés, je propose de mettre en action les analyses, fort judicieuses, de Roland Gori qui, à bien des égards, peuvent nous « immuniser contre le colportage des modèles ». Contre l’idée de « réduire le savoir à une mécanique de l’information », Gori rappelle que la pensée humaine est traversée par le langage, le symptôme, le fantasme et le désir. Le sujet ne se résume pas à un « système d’entrée-sortie » ; il est fondamentalement divisé, en proie au doute, à la souffrance, à la quête de sens. « Réduire la pensée à une mécanique computationnelle, c’est faire l’impasse sur le sujet, sur l’inconscient, sur le conflit, sur la souffrance aussi », écrit-il.
Face à cette réduction cognitive, Gori appelle à réhabiliter une pédagogie de la subjectivation : penser pour vivre, et non calculer pour produire. En effet, la logique managériale des réformes néolibérales détruit la transmission comme acte vivant, la remplaçant par un processus standardisé d’adaptation aux normes du marché. Elle produit ainsi des élèves performants mais dépossédés, compétents mais désorientés.
Former les esprits, comme le rappelait Montaigne, ne consiste pas à « emplir un vase, mais à allumer un feu ». Or, notre système continue de percevoir l’élève comme un « petit savant », un réceptacle à qui l’on inculque des contenus, sans l’ouvrir à l’inconnu, au doute, à la liberté de penser. Ce modèle d’inculcation, hérité d’un rapport autoritaire au savoir, asphyxie toute possibilité d’invention.
La véritable réforme éducative ne peut venir que d’une rupture avec cette vision désincarnée de l’apprentissage. Il ne s’agit pas seulement d’apprendre à faire, mais d’apprendre à penser, à errer, à créer. En somme à devenir sujet.
Par ailleurs, il est frappant de constater que l’approche par compétences et le savoir cognitif, loin de faire l’objet d’un débat de fond, deviennent des formules à la mode dans le milieu universitaire. Elles circulent comme des évidences, des signes de modernité, sans que soient « interrogés les présupposés idéologiques » ni leurs effets subjectifs.
Ce succès, souvent teinté d’un conformisme intellectuel, traduit moins une avancée qu’un repli, celui d’une pensée universitaire qui, trop souvent, se contente de singer les « paradigmes gestionnaires » au lieu de les interroger. Ainsi, tant que cette exigence de pensée restera évacuée, nous resterons prisonniers d’une « éducation sans esprit », et d’un formatage des consciences qui reconduit indéfiniment la duperie.
Pour conclure sur la capacité à subvertir la rhétorique de l’« apprendre » au détriment du «comprendre », je dirais, avec le philosophe Jacques Rancière : « Qui enseigne sans émanciper abrutit. Et qui émancipe n’a pas à se préoccuper de ce que l’émancipé doit apprendre. »
