Imene Ziani, artiste et entrepreneure : « On n’est pas obligé de se limiter à une seule identité professionnelle »

Entretien réalisé par O.A Nadir

Ingénieure en chimie, artiste et entrepreneure algérienne, Imene Ziani incarne un parcours où la science et la création artistique se complètent. Diplômée de l’Université des sciences et de la technologie Houari-Boumédiène (USTHB), elle a travaillé chez Sonatrach avant de développer son univers artistique sous le nom de « IZIARTWORK ». Peinture, illustration numérique, collaborations avec des marques et entrepreneuriat composent aujourd’hui son parcours.

Directrice de « Rise Communication », elle a également lancé le projet « Art For You », imaginé pour rendre l’art plus accessible au grand public.
Dans cet entretien accordé à Algérie Presse, Imene Ziani revient sur la naissance de son identité artistique, la place de la culture algérienne dans ses créations et les défis auxquels sont confrontés les artistes visuels en Algérie. Elle partage également sa vision de la démocratisation de l’art, de la reconnaissance du travail artistique et des perspectives offertes par les collaborations entre artistes et entreprises.

Algérie Presse : Pour commencer, pourriez-vous revenir sur votre parcours artistique et nous raconter comment vous avez développé votre identité visuelle et votre univers créatif ?

Je suis titulaire d’un master en chimie criminalistique et j’ai travaillé comme ingénieure chez Sonatrach pendant cinq ans. Le dessin a toujours fait partie de ma vie, mais pendant longtemps, il est resté un hobby, une façon de m’évader, comme beaucoup de petites filles qui dessinent sans forcément imaginer que cela puisse un jour devenir leur métier.
C’est pendant la pandémie de Covid-19 que j’ai commencé à découvrir mon potentiel artistique. J’étais en télétravail et je consacrais mon temps libre à la peinture. J’ai remarqué à quel point les gens passaient du temps sur les réseaux sociaux et j’ai décidé de créer la page Instagram IZIARTWORK. Au départ, mon objectif était de parler des grands maîtres de l’histoire de l’art, de partager leurs œuvres et de faire découvrir leurs univers. Puis j’ai commencé à montrer mes propres peintures, et c’est là que j’ai reçu le plus d’interactions. Les gens étaient sensibles à ce que je créais, ce qui m’a donné envie d’aller plus loin.
J’ai ensuite participé à une exposition collective avec d’autres artistes, où j’ai vendu mes premières œuvres. Cette expérience m’a encouragée à préparer mes propres expositions. Progressivement, mon travail a pris une autre dimension, avec des expositions à Alger et à Paris, ainsi qu’une participation à l’exposition Ya Rayi à l’Institut du monde arabe-Tourcoing, pour laquelle j’ai également réalisé l’affiche.En parallèle, j’ai commencé à collaborer avec des marques. Ces collaborations m’ont permis d’explorer d’autres formats et de raconter des histoires à travers l’image, tout en faisant évoluer ma pratique artistique.Le véritable déclic a été de comprendre que je pouvais être à la fois scientifique et artiste. Je pensais autrefois qu’il fallait choisir une seule voie, mais j’ai compris que je pouvais évoluer dans plusieurs univers et que mes compétences pouvaient se compléter. Aujourd’hui, je suis artiste-designer et directrice de Rise Communication. Mon parcours m’a appris qu’on n’est pas obligé de se limiter à une seule identité professionnelle.
Mon univers visuel s’est construit au fil de mes expériences, de mes observations et de mon envie de représenter ce qui m’entoure. Je dessine ce que je connais, ce qui me touche et ce qui fait partie de moi. Je ne cherche pas à entrer dans une case stylistique précise : je préfère laisser mon univers évoluer avec moi.

Algérie Presse : Votre travail explore notamment des références à la culture populaire,
à la féminité et à l’imaginaire algérien. Comment ces éléments nourrissent-ils votre démarche artistique et vos choix esthétiques ?

Je dessine mon héritage, mon quotidien et, finalement, ce que je suis. La culture algérienne est présente dans mon travail de manière assez naturelle. Je ne cherche pas nécessairement à la représenter de façon académique ou patrimoniale. Elle fait partie de mes références, de mes souvenirs, des musiques que j’écoute, des images qui m’ont accompagnée en grandissant et de tout ce qui constitue mon environnement.
Je considère souvent l’Algérie comme un continent à elle seule, tant sa richesse et sa diversité culturelles sont grandes. Chaque région possède ses propres codes, ses couleurs, ses musiques, ses traditions et ses histoires. Nous avons une matière culturelle extraordinaire, et je pense que nous n’avons pas toujours conscience de toute sa valeur.
J’aimerais que les Algériens continuent à porter leur culture haut et fort, sans attendre qu’un regard extérieur leur confirme qu’elle mérite d’être célébrée. Nous n’avons pas besoin de la validation de qui que ce soit pour reconnaître la valeur de notre héritage. Nous pouvons nous-mêmes le faire vivre, le réinterpréter et le transmettre, chacun à sa manière.Je voudrais aussi que nous apprenions à ne pas considérer notre culture comme acquise. Certains éléments de notre quotidien nous semblent banals simplement parce que nous avons grandi avec eux. Pourtant, ils peuvent raconter énormément de choses et avoir une valeur immense aux yeux des autres. Il y a une beauté dans nos gestes, nos objets, nos habitudes et nos références les plus familières. J’aimerais que nous osions davantage les célébrer, sans avoir peur des critiques ou du regard des autres. Chacun de nous a sa propre vision de la culture dans laquelle il a grandi, et c’est précisément cette diversité de regards qui la rend vivante.
Concernant la féminité, je ne la considère pas comme une catégorie séparée de la création artistique. Je ne fais pas de distinction entre un artiste homme et une artiste femme : je vois avant tout un artiste qui s’exprime à travers un médium, une sensibilité et une vision qui lui sont propres. Pour moi, l’art est un espace où chacun doit pouvoir s’exprimer librement, sans être réduit à son genre.

Algérie Presse : Vous avez développé le projet Art For You, qui vise à rendre l’art plus accessible. Qu’est-ce qui vous a motivée à lancer cette initiative, et comment percevez-vous la place de l’art dans la vie quotidienne des Algériens ?

ArtfyStore est actuellement en stand-by. Entre mes collaborations artistiques et mes responsabilités à la direction de Rise Communication, j’ai aujourd’hui très peu de temps à lui consacrer. Mais je compte reprendre ce projet dès que mon emploi du temps me le permettra, car l’idée derrière cette initiative reste importante pour moi.L’objectif était de rendre l’art accessible au plus grand nombre, notamment à travers des reproductions d’œuvres d’art et des solutions d’encadrement. Je suis convaincue que l’art ne devrait pas être réservé aux galeries, aux musées ou à une catégorie de personnes. Il peut aussi trouver sa place dans nos maisons, nos espaces de travail et les lieux que nous fréquentons au quotidien.J’aimerais que chacun puisse se sentir légitime face à une œuvre, qu’il l’aime, qu’elle le questionne ou même qu’elle le dérange. On n’a pas besoin d’être spécialiste en histoire de l’art pour être sensible à une œuvre. L’art doit pouvoir faire partie de notre quotidien, susciter des émotions et nous donner envie de découvrir d’autres univers.Mais démocratiser l’art ne signifie pas dévaloriser le travail des artistes. Au contraire, rendre l’art plus accessible doit aller de pair avec une meilleure reconnaissance de celles et ceux qui le créent. Il est tout à fait possible de permettre au plus grand nombre d’accéder à l’art tout en respectant le travail, les droits et la rémunération des artistes.

Algérie Presse : Selon vous, quels sont aujourd’hui les principaux défis auxquels les artistes visuels algériens sont confrontés ?

À mon sens, l’un des principaux défis reste la valorisation de l’artiste lui-même et la reconnaissance de son travail.
On parle souvent de l’œuvre finale, de son prix ou de son apparence, mais beaucoup moins de tout ce qu’il y a derrière : les heures de recherche, les essais, les erreurs, les compétences acquises avec le temps, les années de pratique et toute la réflexion nécessaire pour aboutir à une création. Une œuvre peut sembler simple au premier regard, alors qu’elle est le résultat d’un long processus.Il est donc essentiel de mieux sensibiliser le public aux réalités du métier d’artiste, notamment aux droits d’auteur, aux rémunérations et aux cachets professionnels. Lorsqu’une entreprise fait appel à un artiste, elle ne paie pas simplement un dessin ou une image. Elle fait appel à un savoir-faire, à une vision et à une création originale. Il faut également comprendre que l’achat d’une œuvre et l’acquisition des droits permettant de la reproduire ou de l’utiliser sont deux choses différentes.
J’aime penser qu’une œuvre porte une partie de l’âme de la personne qui l’a créée. Elle reflète quelque chose de son regard sur le monde, de son histoire et de sa sensibilité. Cela ne signifie pas qu’il faut sacraliser chaque création, mais qu’il faut respecter le travail humain qui se trouve derrière elle.
Les réseaux sociaux constituent une formidable opportunité pour les artistes visuels. Ils offrent une scène ouverte sur le monde et permettent de toucher des publics auxquels ils n’auraient pas forcément accès par les circuits traditionnels. Mais il faut aussi apprendre à les utiliser intelligemment, à trouver sa niche et à construire une communauté réellement intéressée par son travail. La visibilité est importante, mais elle ne suffit pas toujours à faire vivre un ariste.Enfin, je pense que les entreprises ont un rôle important à jouer dans cette évolution. J’ai le sentiment qu’elles prennent davantage conscience, ces dernières années, de la valeur des collaborations artistiques et de ce que la création peut apporter à leurs projets. Mon propre parcours m’a permis de constater ce que ces collaborations peuvent produire lorsqu’elles reposent sur une véritable rencontre entre un univers artistique et une marque.
Il faut continuer à développer ces partenariats, tout en veillant à ce que les artistes soient considérés comme de véritables professionnels, dont le travail mérite une juste rémunération et dont les droits doivent être respectés. La scène artistique algérienne a beaucoup à offrir. Encore faut-il lui donner les moyens de se développer, de rencontrer son public et de vivre dignement de son travail.

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