Lynda Chouiten à Algérie Presse : « L’espoir réside dans ceux qui bougent, lisent et créent »
Entretien réalisé par O.A Nadir

Professeure de littérature et écrivaine algérienne, Lynda Chouiten conjugue carrière universitaire et écriture avec une rare exigence. Enseignante à l’université de Boumerdès avant de partir pour un doctorat sur Isabelle Eberhardt à l’université nationale d’Irlande à Galway, elle reprend son poste à son retour en Algérie. Écrivaine reconnue, elle publie notamment Les Blattes orgueilleuses, Le Roman des Pôv’Cheveux, Une Valse (prix Assia Djebar, 2019), ainsi que des recueils de nouvelles et de poésie.
Son œuvre explore les blessures et l’espoir de la société algérienne, mêlant observation sociale, mémoire historique et introspection. Dans cet entretien, elle revient sur son parcours, sa vision de la littérature et de l’écriture, et son regard sur le rôle des intellectuels et des jeunes dans un pays en constante mutation.
Algérie Presse : Dans Les Blattes orgueilleuses, vous décrivez une Algérie entre blessures et renaissance. Quelle part de vécu personnel ou d’observation nourrit ce roman ?
Lynda Chouiten : Les personnages du roman sont tous fictifs, ce n’est pas du vécu. Mais j’ai vécu presque toute ma vie en Algérie, et j’ai donc été témoin de tous les remous qu’elle a connus – du moins lors des quarante dernières années. On peut donc parler d’observation, et de mémoire aussi : je me souviens de la Décennie noire, du Printemps noir et du Hirak, bien sûr… De plus, mon expérience d’enseignante universitaire depuis plus de deux décennies m’a aidée à planter le décor et l’intrigue du roman, ainsi qu’à dessiner les personnages, presque tous enseignants ou étudiants.
Vous critiquez souvent le silence des intellectuels. Pensez-vous que la littérature a encore un vrai pouvoir de transformation aujourd’hui ?
Rien n’est moins sûr. D’abord, les intellectuels n’ont pas toujours la possibilité de parler ; ils sont parfois confrontés aux intimidations et à la censure. De plus, le poids d’un intellectuel dans la société est loin de peser lourd, surtout si son support principal est l’écriture. Nos concitoyens, comme ceux du monde entier, visionnent plus volontiers une vidéo qu’ils ne lisent un livre ou même un long article. Et quand ils le font, c’est parfois pour vilipender celui ou celle qui est l’auteur(e). On lui reproche de s’emmurer dans une tour d’ivoire, de servir on ne sait quels desseins obscurs, d’écrire dans un jargon incompréhensible – en un mot, d’être déconnecté des siens. C’est dire s’il est difficile pour un intellectuel de se faire « entendre ».
Les écrivains peuvent influencer des lecteurs à une échelle individuelle, mais cela s’étend rarement sur l’ensemble de la société, exception faite des immenses succès de librairie. Si un livre rencontre un succès tel que tout le monde en parle et qu’il devient, par la suite, un grand succès à l’écran, là, l’écrivain peut espérer changer quelque chose. Mais ce phénomène est rare, chez nous. Malgré cela, je pense que les intellectuels sont tenus par le devoir éthique de rester fidèles à eux-mêmes. S’ils ne peuvent pas toujours parler ou se faire entendre, qu’ils ne travestissent pas leur pensée, au moins.
Vos personnages féminins sont forts et libres. Comment voyez-vous l’évolution du rôle des femmes dans la culture et la société algérienne ?
Je ne suis pas sûre d’être d’accord avec vous : mes personnages féminins ne sont pas « forts » et « libres » ; ils sont plutôt en quête permanente de force et de liberté, qu’ils acquièrent (parfois) au prix d’innombrables luttes et souffrances. Voyez les cas de Nora Bordji et de Rosa Dey dans Les Blattes orgueilleuses ; voyez leurs doutes, leurs angoisses, leurs hésitations. Ce n’est qu’à force de courage et d’orgueil qu’elles arrivent à se tracer un chemin, et c’est le cas d’autres personnages, comme Chahira Lahab, dans Une Valse.
Concernant le statut des femmes dans notre société, il est ambivalent. D’une part, elles occupent de plus en plus l’espace public : elles sont présentes dans des postes supérieurs (administratifs ou autres), dans le commerce, dans les affaires, dans la recherche – bref, dans des champs traditionnellement réputés masculins. Pourtant, d’un autre côté, on assiste à une recrudescence alarmante du discours misogyne, qui appelle à confiner les femmes à la sphère domestique et leur dicte leur façon de s’habiller et de se comporter. Il y a malheureusement encore du travail à faire pour faire évoluer les mentalités.
Vous avez reçu plusieurs distinctions, dont le prix Assia Djebar. Est-ce que ces prix ont changé votre rapport à l’écriture ou au public ?
Non, pas du tout. Le Prix Assia Djebar n’a pas changé mon rapport à l’écriture et au public. Pour la première, je reste convaincue qu’elle doit avoir pour deux qualités principales l’exigence et l’authenticité ; pour le deuxième, je pense toujours que l’échange doit être basé sur le respect et la bienveillance mutuels, mais qu’il ne faut en aucun cas tomber dans la complaisance. J’écris ce qui me semble juste et bon, sans chercher à plaire (ni au contraire, à provoquer), et mon public semble le respecter et l’apprécier. Je tiens d’ailleurs à lui exprimer toute ma reconnaissance pour cela – et pour ses encouragements constants.
En tant qu’universitaire, quel regard portez-vous sur les jeunes et leur rapport à la lecture aujourd’hui ?
Les jeunes ne lisent pas beaucoup, c’est un fait. Moi qui suis enseignante de littérature, je suis déçue de voir beaucoup de mes étudiants fuir le devoir de lire, se contentant de brefs résumés trouvés sur le Net ou d’analyses toutes faites des romans à étudier, servies par l’Intelligence artificielle. J’ai beau leur expliquer que le but des cours est de les emmener à défendre une lecture qui leur est propre, à échanger leurs points de vue et à aiguiser leur sens critique, souvent, « ça ne marche pas ». Fort heureusement, cela n’est pas le cas de tout le monde. Il y a aussi, parmi les jeunes, des passionnés de lecture. Ils lisent beaucoup, se déplacent pour assister à des rencontres littéraires et s’essayent eux-mêmes à l’écriture. Ceux-là nous donnent des raisons de garder espoir.
Enfin, malgré la désillusion, votre roman garde une note d’espoir. Qu’est-ce qui vous inspire encore confiance dans l’avenir ?
D’abord, ces jeunes (et moins jeunes) qui lisent, justement – et qui bougent, de façon plus générale. Certains sont artistes, d’autres œuvrent pour la protection de l’environnement, d’autres encore organisent des événements culturels ou diverses campagnes de sensibilisation… Les bonnes idées et les bonnes intentions existent bel et bien, mais il faut les laisser fleurir… Sur une échelle plus globale, malgré toutes les atrocités et les injustices que connaît notre monde, il se trouve toujours quelque chose pour nous sauver du désespoir. Quand, par exemple, transcendant les races et les religions, l’humanité entière se lève pour dénoncer l’Innommable et manifester sa solidarité aux opprimés… Cela nous rappelle qu’elle est belle, cette humanité, malgré tout.
