Lutte contre le cancer: Le pari allemand de l’Algérie

Selon les estimations Globocan de l’OMS et du Centre international de recherche sur le cancer, 72 825 nouveaux cas de cancer ont été diagnostiqués en 2024 et 37 135 en sont morts. C’est contre cette réalité que le ministre de l’Industrie pharmaceutique, Wassim Kouidri, est allé frapper à la porte d’un géant allemand des biotechnologies : Miltenyi Biotec, à Bergisch Gladbach, où il séjourne jusqu’à vendredi avec le patron de Saidal, Younes Bouarara, et des cadres du groupe public. Sur la table, la thérapie par cellules souches et, au-delà, le traitement cellulaire, que les autorités veulent désormais produire en Algérie plutôt que de le payer à l’étranger.

L’enjeu est d’abord celui du prix. Ces thérapies, qui consistent à prélever les cellules d’un patient, à les modifier ou les multiplier en laboratoire puis à les lui réinjecter, coûtent plus de 300 000 dollars par patient dans le modèle centralisé actuel, d’après l’hôpital saoudien King Faisal, qui a décidé de les fabriquer sur place. Résultat revendiqué par cet établissement : une facture ramenée d’environ 1,3 million à quelque 250 000 riyals, soit de 347 000 à 67 000 dollars, et un délai de fabrication réduit de 28 à 12-14 jours. C’est ce chemin que veut emprunter Alger. Wassim Kouidri a martelé que l’objectif n’était pas d’acheter des équipements, mais de bâtir un partenariat industriel et scientifique durable, fondé sur le transfert de technologie, la formation et la montée en compétence nationale, pour «maîtriser progressivement » ces traitements. Il vise un pôle de référence capable de desservir l’Algérie, l’Afrique et le Moyen-Orient, et de réduire les évacuations de malades vers l’étranger.
Le partenaire n’est pas anodin. Miltenyi Biotec, fondée en 1989, affirme fournir chaque année des thérapies cellulaires et géniques à environ 6 000 personnes dans le monde et agrandit actuellement son site de production de Cologne pour répondre à une demande en hausse.

Une question de prix

Invitée par son directeur général, Boris Stoffel, la délégation algérienne a visité ses unités de production. Le montage évoque un triangle Algérie-Allemagne-Suède, puisque le projet s’appuie sur la coopération déjà engagée avec l’Institut Karolinska, auquel contribuent des compétences scientifiques algériennes de la diaspora.
Sur le terrain, l’Algérie ne part pas de zéro, mais elle part de loin. La greffe de cellules souches hématopoïétiques, la « greffe de moelle », est pratiquée au Centre Pierre-et-Marie-Curie d’Alger depuis 1998. En 2018, trois centres seulement en réalisaient, pour environ 300 greffes par an, et des hématologues déploraient la lenteur de l’extension de cette activité à d’autres établissements. Les thérapies cellulaires de nouvelle génération restent, elles, hors de portée de la plupart des patients : la communication officielle elle-même reconnaît que leur accès demeure très limité pour les malades algériens. Dans le même temps, la prise en charge de base peine à suivre la hausse du nombre de cas. Associations de patients et oncologues dénoncent depuis des années des rendez-vous de radiothérapie pouvant atteindre six mois, en raison notamment de pannes d’équipements, et des malades se tournent vers le secteur privé. Les cancérologues attribuent la progression des cas au vieillissement de la population et à de meilleurs moyens de dépistage.
Le chantier a pris de l’épaisseur depuis un an. En août 2025 était annoncée une clinique de thérapie cellulaire de 100 lits à Sidi Abdellah, pour 65 millions d’euros. Le 5 juillet 2026, le président Abdelmadjid Tebboune a posé la première pierre de l’Institut algérien de thérapie cellulaire et génique, à Rahmania, dans la même zone ouest d’Alger. Selon son responsable, le professeur Mourad Belkhelfa, alors directeur général par intérim de Saidal, l’institut reposera sur trois piliers : la recherche, avec la mobilisation des chercheurs algériens établis à l’étranger ; une production industrielle de cellules souches et de cellules immunitaires aux standards internationaux ; et un centre clinique.

L’exemple saoudien

Il visera d’abord les patients atteints de cancers avancés qui n’ont pas répondu à la chimiothérapie ou à la radiothérapie, puis les maladies génétiques comme la bêta-thalassémie, la drépanocytose ou la maladie de Gaucher. Saidal a également installé en février à la tête de son centre de recherche et d’innovation le Dr Sihem Aouabdi, spécialiste des cellules souches, qui a participé à la création d’une biobanque et d’une unité de fabrication aux normes internationales de bonnes pratiques.
Reste à passer de l’annonce à la réalité. À ce stade, la visite en Allemagne ouvre des discussions et explore des pistes de coopération ; aucun accord n’a été annoncé. D’autres conditions pèsent sur le calendrier : un cadre juridique à adapter, que le ministre avait évoqué dès avril 2025, et un dispositif de suivi des malades après traitement, indispensable pour les thérapies de type CAR-T, qui suppose une coordination étroite avec le ministère de la Santé. Reste aussi la question du financement : d’après Mourad Belkhelfa, des discussions sont en cours avec la CNAS, d’autres caisses sociales et les services sociaux de Sonatrach pour prendre en charge l’accès des patients à ces traitements.
Dans le monde, la voie est tracée et la compétition est lancée.
Plutôt que d’expédier à l’étranger les cellules des patients puis de les rapatrier, un nombre croissant d’hôpitaux du Golfe produisent désormais sur place, l’Arabie saoudite ayant traité en 2025 son premier patient atteint de leucémie aiguë lymphoblastique avec des cellules CAR-T fabriquées localement. Pour l’Algérie, l’échéance est double : transformer la volonté de souveraineté sanitaire en usine, en lits et en financement, avant que le fossé avec les pays qui ont pris de l’avance ne se creuse davantage.
T. Feriel

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