Maurice Audin: Une mémoire vivante

Par Adnan Hadj Mouri

 

« Des nuits entières, durant un mois, j’ai entendu hurler des hommes que l’on torturait, et leurs cris résonnent pour toujours dans ma mémoire », écrit Henri Alleg.
L’histoire mouvementée de l’Algérie s’est édifiée sur un maquis de figures et de références historiques ayant sacrifié leur vie pour libérer le pays du joug colonial, dont la logique était de spolier le peuple algérien et de le maintenir dans les arcanes de l’indigence, tant matérielle que symbolique et psychique.
On revient ici sur la figure emblématique de Maurice Audin, jeune mathématicien disparu dans les geôles de ses bourreaux. Son histoire a fait couler beaucoup d’encre en France, car l’affaire Audin a mis au jour les crimes commis par la France coloniale, en contradiction avec l’idéal proclamé des droits de l’homme.
L’historien Pierre Vidal-Naquet a joué un rôle majeur dans la dénonciation de cette affaire dès 1958. Dans une lettre adressée à la famille Audin, il évoquait les mobilisations organisées par le comité Audin, notamment des meetings à Paris, Caen et Marseille, en lien avec la Ligue des droits de l’homme. Cette mobilisation témoignait déjà d’une lutte contre le silence et « l’occultation».
Depuis sa disparition, les services concernés ont longtemps cherché à enfouir les faits sous le silence de l’État. Il est en effet souvent plus commode d’étouffer ce type d’affaires afin de masquer les violences structurelles de la colonisation.
Dans ce contexte, la démarche récente de reconnaissance portée par Emmanuel Macron suscite des interrogations. S’agit-il d’un véritable travail de mémoire ou d’une stratégie politique visant à recomposer une image de l’histoire française ? Sans céder à un scepticisme systématique, on peut néanmoins voir dans cette reconnaissance une inflexion possible vers un devoir mémoriel plus assumé, susceptible de lutter contre les formes d’amnésie collective.
L’histoire tragique de Maurice Audin demeure ainsi celle d’un engagement intellectuel et politique, marqué par une conviction communiste tournée vers l’émancipation sociale. Cette figure de résistance rappelle d’autres destins, parfois oubliés, souvent effacés des récits officiels. Comme pour Maurice Audin, on peut citer le roman De nos frères blessés de Joseph Andras, qui retrace le parcours de Fernand Iveton, militant exécuté pendant la guerre d’Algérie. Son arrestation et les tortures qu’il a subies illustrent la violence d’un système colonial répressif, y compris dans ses dimensions judiciaires et politiques, notamment sous le gouvernement de Guy Mollet.
La revitalisation du lien historique suppose alors une réappropriation critique de l’écriture et des récits, afin de faire advenir une société ouverte au dialogue et à l’esprit critique, loin des logiques de fermeture et de domination symbolique.
Dans cette perspective, l’inscription du nom de Maurice Audin dans des institutions académiques, comme l’École polytechnique d’Oran baptisée en 2017, constitue un geste symbolique fort. L’ancien directeur de l’ENPO rappelait d’ailleurs que ce choix n’était pas fortuit, l’établissement ayant une vocation scientifique fortement marquée par les mathématiques, domaine d’excellence d’Audin.
Son fils, Pierre Audin, décédé le 28 mars 2023, rappelait encore, peu de temps avant sa disparition, avec force l’importance de cette reconnaissance mémorielle, en insistant sur le caractère symbolique mais aussi exigeant de cet héritage, et appelait à poursuivre un engagement en faveur d’une formation scientifique de qualité et d’une mémoire fidèle à la vérité historique.
Cependant, même si cette reconnaissance institutionnelle est significative, elle ne doit pas faire oublier les tensions mémorielles persistantes, notamment les débats autour de la dénomination des rues et des lieux publics. Ces reconfigurations témoignent des luttes autour de la mémoire et des formes de déni encore présentes.
À cet égard, le peintre Mohamed Khadda a représenté Maurice Audin dans une œuvre où le corps fragmenté devient symbole de violence historique. L’art y dévoile, au-delà de la surface picturale, l’horreur du système colonial, ainsi que les mensonges de ses institutions.
Dès lors, la mise en lumière de ces figures historiques devrait également interroger les programmes scolaires, souvent encore marqués par des récits incomplets ou biaisés des deux rives de la Méditerranée. Comme le souligne le sociologue Benamar Médiene, peu de gens connaissent réellement Maurice Audin, et sa place dans la mémoire collective reste fragile, malgré sa portée symbolique.
Enfin, malgré les hésitations politiques et les usages parfois ambigus de la mémoire, Maurice Audin demeure une figure majeure de l’émancipation intellectuelle et sociale.

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