Peut-on cogiter la révolte des élèves ?

Un fait pour le moins bizarre se répète devant les établissements scolaires à la fin de chaque année : les élèves déchirent et jettent leurs cahiers devant la porte de leur collège ou école en poussant des hurlements tels des « sauvages » qu’on libère de leur enclos. Une scène de désolation qui en dit long sur le délitement du lien social.
Allons-nous encore une fois incriminer les enfants ? Ceux-là mêmes qui, dans leur fort intérieur, subissent déjà une éducation parentale qui exclut le dialogue, ou n’accorde pas le temps nécessaire à la discussion. Et pour ne pas culpabiliser, on essaie de remplacer notre présence par « tiens le téléphone et tais-toi », sans parler de l’héritage moisi du traditionnel, qui continue de dicter sa loi : «C’est moi qui commande, tais-toi. »
Dans un tel environnement malsain, quel avenir réserver à l’enfant ? Quelle sera sa constitution psychique dans la formulation de sa socialité future ? Le fait de jeter ou de déchirer ses cahiers, devant l’établissement, ne serait-il pas une forme de débauche cathartique, une manière d’exprimer un mal être nié ?
Dans l’imaginaire social algérien, nombreux sont ceux qui croient dur comme fer que l’enfant ne comprend pas, qu’il oubliera vite ce qu’on lui fait subir. Ce présupposé en dit long sur le rejet, la négation de la rationalité psychique, celle-là même qui pourrait permettre aux citoyens de faire corps avec leur propre causalité.
Dans les écoles comme dans les universités, beaucoup d’enseignants reproduisent le modèle éducatif parental sans le remettre en question. Ils n’ont ni la capacité, ni parfois même le désir, de manier cette altérité, qu’ils devraient pourtant accueillir, et qui devrait se fondre dans l’intériorité du sujet. L’apprentissage devient alors une répétition, sans véritable espace pour l’autonomie dans le savoir. Ce cri de colère, à la fin de l’année scolaire, témoigne de ce que Freud désignait comme l’une des trois tâches impossibles : « éduquer, soigner et faire de la politique. »
Éduquer, selon Freud, est un métier impossible. Il s’agit de transmettre à un sujet ce que l’on ne maîtrise pas entièrement soi-même. L’éducation engage un rapport au » désir, à la loi symbolique, » à l’inconscient. On ne forme pas un enfant comme on programme une machine ; on l’accueille dans un monde de langage, de manque, de conflits, où il devra se construire. C’est pourquoi tout éducateur, s’il ne veut pas reproduire l’oppression, doit accepter de ne pas » tout savoir, » ni sur « l’enfant, ni sur lui-même. »
Dans ce cadre, il est essentiel de rappeler, comme le souligne Gérard Pommier, que l’éducation n’est pas un dressage, mais un travail sur «  »la dignité subjective «  »de l’enfant. Ce travail repose sur « une éthique de la non-maîtrise. » »
En tant qu’enseignant et responsable pédagogique dans une école privée, je constate chaque jour les effets délétères d’une vision biologisante de l’éducation. Cette approche réduit l’acte éducatif à de simples « processus neurocognitifs », niant ainsi l’existence même du sujet. Or, éduquer, ce n’est pas activer un cerveau : c’est inscrire un manque, un désir, une parole.

Enfin, je pourrais dire, pour paraphraser Gérard Pommier, que l’éducation ne doit pas façonner l’enfant, mais l’accompagner dans l’aventure, risquée, de devenir un sujet parlant. Cette tâche relève presque du miracle tant certains parents pataugent encore dans leur propre conflit œdipien non résolu, qu’ils le projettent sur leurs enfants. C’est l’effet de brisure.
Adnan Hadj Mouri

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