Histoire des langues en Algérie: Les balbutiements du chuchotement maternel
Par Adnan Hadj Mouri
En introduction, je propose une lecture critique de l’essai de l’enseignante Chachou Ibtissem, Introduction à l’histoire des langues en Algérie, publié dans l’édition d’El Khabar.
Face à l’entêtement d’une crise multidimensionnelle politique, culturelle et subjective, il devient urgent de réinscrire le langage dans sa vérité conflictuelle. Le langage n’est pas un simple outil de communication : il est le lieu d’un sujet divisé, traversé par le désir et le refoulement. Autrement dit, parler engage toujours une perte, un écart entre ce que l’on veut dire et ce qui se dit.
L’analyse des langues ne peut donc se limiter à la description de systèmes formels ; elle doit mettre en lumière l’altérité comme » fracture constitutive, » mais aussi comme force de transformation. L’autre n’est jamais extérieur : il vient toucher le désir, le déplacer, parfois le mettre en échec.
Reconnaître le processus d’acculturation ne relève pas d’une » politesse culturelle », mais d’un acte de lucidité. Il s’agit d’accepter de s’exposer au conflit du sens et de reconnaître que tout savoir vivant passe par la castration symbolique, c’est-à-dire par » l’acceptation d’un manque irréductible ».
Dans cette déambulation bien plus qu’une simple promenade historique, la linguiste propose un étayage essentiel : la reconnaissance d’une langue ne peut jamais effacer le brassage des cultures ni l’identité mouvante qui se construit dans l’acquisition et l’échange avec autrui.
Ce point est décisif pour penser l’émancipation. Toutefois, cette approche devient problématique dès lors qu’elle s’abstrait de la causalité psychique.
Introduire l’histoire des langues sans interroger ce qui, dans le sujet parlant, résiste, refoule, expose à un reclassement idéologique. Celui-ci écrase la subjectivité, même lorsqu’il se pare des vertus d’une émancipation centrée sur la langue maternelle.
Une telle perspective demeure prisonnière de l’aliénation sociale qu’elle prétend combattre : elle produit un discours humaniste, consensuel et inoffensif, qui occulte le conflit intérieur, le désir « et le réel de la parole. »
À mon sens, la conflictualité des langues lisible à travers la métaphore de l’oignon chez Hannah Arendt doit dépasser le souffle prophétique d’un cadre idéologique à la fois progressiste et réactionnaire. Chez Arendt, l’oignon figure » la stratification de la pensée » et des phénomènes sociaux : « chaque couche » recèle tensions, contradictions et résistances. Le sens n’émerge qu’au prix d’un « dépliement progressif. » Or, sous couvert d’un antagonisme affiché, certains discours produisent une sécurité narcissique.
Même appuyés sur un récit historique solide, ils demeurent ankylosants, marqués par un infantilisme théorique qui n’ouvre qu’à demi la dynamique du conflit.
Face à la résurgence de l’imposition identitaire, l’enjeu historique pourtant présenté comme mature se laisse à son tour capturer par l’essence idéologique.
Il s’inscrit dans une pratique culturelle qui dépasse largement le simple projet émancipateur. Comme le rappelle Edgar Morin, « la culture, c’est ce qui relie les savoirs et les féconde ». La culture ne se réduit donc pas à une revendication abstraite : elle suppose un tissage complexe d’expériences, de savoirs et de relations sociales, capable de dépasser les visions figées et de révéler la profondeur des interactions humaines.
À la lecture de l’essai de Chachou Ibtissem, on observe que la structure langagière est principalement envisagée sous l’angle de la fonction cognitive.
Cette approche tend à exclure la dynamique de l’inconscient et la subjectivité du locuteur.
Des linguistes et des psychanalystes s’inscriraient en faux contre une telle réduction. Pour eux, le langage n’est jamais un simple code : il est traversé par la pulsion, le refoulement et le conflit. « Toute parole est symptomatique ».
Exclure l’inconscient revient à transformer le signe en outil fonctionnel et à passer à côté de sa vérité psychique, là où il devient lieu du désir et de l’altérité.Citer Ferdinand de Saussure, aussi fondamental soit-il, ne suffit donc pas pour analyser l’introduction des langues. Si Saussure a mis en évidence « la valeur différentielle du signe et la distinction entre signifiant et signifié », il a laissé de côté la dimension subjective du langage. Des cliniciens critiquent précisément ce point : réduire la langue à un système autonome, c’est effacer la conflictualité de la parole, les lapsus, les ratages et les écarts où s’inscrivent la jouissance et le désir.
Le signe n’est jamais neutre ; il est toujours pris dans la division du sujet.
Toute analyse linguistique qui ignore cette dimension demeure incomplète et figée.
La démarche de certains linguistes s’inscrit ainsi dans ce que Lacan critiquait sous le nom de «linguisterie ». S’émanciper, c’est oser dire. Or parler, c’est toujours nier une part de l’être : c’est accepter « la perte irréversible d’une préexistence imaginaire.
» Cette négation fonde l’accès à la subjectivité. Par le langage et singulièrement par la langue maternelle le déterminisme biologique est subverti.
L’étayage historique proposé par Chachou Ibtissem révèle alors une forme d’émancipation en flânerie, qui s’oppose au murmure maternel et à ses injonctions silencieuses, et met en lumière la puissance libératrice du langage lorsqu’il se confronte à l’autorité symbolique.
Le langage permet de nommer les choses, et c’est à partir de cette nomination que s’ouvre la connaissance. Mais toute nomination appelle une autre nomination : la chose, dans son essence, échappe toujours.
» Cet écart constitue le moteur de la science véritable, celle qui reconnaît l’impossibilité de réduire totalement la distance entre le mot et le réel.
Lacan nomme ce point le réel : ce qui résiste à toute symbolisation.
» Les pseudo-sciences, au contraire, nient cette impossibilité et produisent des théories simplistes, réductrices et binaires.
Réduire le langage à la biologie et la langue au social revient, paradoxalement, à reconduire les conceptions les plus réactionnaires.
Enfin, évoquer le chuchotement maternel comme condition fondamentale ne signifie pas céder à une « mystique de l’origine. »
C’est refuser de mettre la science au service de la paranoïa individuelle et accepter de « faire advenir cet impossible ce réel « que seule la subjectivité permet de reconnaître et de traverser.
