Coopération judiciaire algéro-française : Le « dégel » à l’épreuve du deux poids deux mesures ?

Deux chefs présumés de la tristement célèbre DZ Mafia, réseau qui domine le narcobanditisme marseillais, interpellés en Algérie en l’espace de deux semaines : c’est le bilan chiffré, spectaculaire pour Paris, de la reprise de la coopération judiciaire entre l’Algérie et la France depuis le printemps.
Mehdi Laribi, alias « Tic », l’un des fondateurs du réseau, a été arrêté le 20 juillet, suivi le 3 août par un second cadre de l’organisation, présenté par la presse française comme lié au quartier de La Castellane. Deux prises saluées avec empressement par le garde des Sceaux français Gérald Darmanin, qui y voit la preuve d’une « coopération relancée au service de la sécurité » commune. Côté algérien, le constat est plus circonspect : sur les dossiers qui comptent réellement pour Alger — restitution des biens mal acquis, extradition des responsables condamnés en fuite, sort des détenus liés à l’affaire Amir DZ — les résultats tangibles se font toujours attendre.
Les deux arrestations s’inscrivent dans un climat de normalisation entamé après plus de deux ans de crise diplomatique ouverte à l’été 2024 par le soutien de Paris au plan d’autonomie marocain sur le Sahara occidental, puis aggravée par l’incarcération de l’écrivain Boualem Sansal — gracié par le président Abdelmadjid Tebboune en novembre 2025 — et par l’expulsion réciproque de 12 agents diplomatiques de chaque côté en avril 2025. La séquence de dégel s’est accélérée ce printemps avec les visites successives de la ministre déléguée aux Armées Alice Rufo, du ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez, puis, le 18 mai, du ministre de la Justice Gérald Darmanin, reçu à Alger par le président Tebboune pour un entretien de deux heures et demie consacré à « renouer la confiance ».
À l’issue de cette visite, les deux parties ont acté une « reprise concrète » de leur « coopération judiciaire opérationnelle » après « deux années d’interruption totale », avec l’annonce du déplacement d’une délégation de hauts magistrats algériens à Paris début juin.
Un réchauffement engagé depuis mai
C’est dans ce cadre que le nom de Mehdi Laribi, cible prioritaire de l’opération française « Octopus », a été transmis aux autorités algériennes, qui ont exécuté le mandat d’arrêt international le concernant.
C’est précisément sur ce terrain que le déséquilibre apparaît le plus nettement du point de vue algérien. Lors de sa visite de mai, Gérald Darmanin a lui-même reconnu que les autorités algériennes avaient formulé une centaine de demandes de restitution d’avoirs liés à la corruption placés en France par d’anciens responsables. La présidence algérienne avait, début avril, fait état de soixante et une commissions rogatoires adressées à la partie française et restées sans réponse, tout en remerciant publiquement la Suisse et l’Espagne pour leur coopération sur ce dossier. Le cas le plus emblématique reste celui de l’ancien ministre de l’Industrie Abdeslam Bouchouareb, condamné à plusieurs reprises par la justice algérienne à des peines cumulées de cent ans de prison pour corruption, malversations et dilapidation de deniers publics.
La cour d’appel d’Aix-en-Provence a opposé un nouveau refus à la demande d’extradition algérienne, invoquant les « conséquences d’une gravité exceptionnelle » qu’aurait cette mesure compte tenu de l’âge et de l’état de santé de l’intéressé, au nom de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme. Le ministère algérien des Affaires étrangères avait dénoncé, après un précédent refus, «l’absence totale de coopération » française en la matière, alors même que les deux pays sont liés par une convention d’extradition signée en 2019 et ratifiée en 2021. Pour Alger, ce blocage tranche avec la célérité dont a fait preuve la partie algérienne pour livrer, en quelques semaines, deux cibles prioritaires de la justice française.
L’autre dossier qui cristallise ce sentiment de déséquilibre est celui, imbriqué, du journaliste français Christophe Gleizes et de l’agent consulaire algérien S.R.
Une coopération à sens unique, pour l’instant
Condamné en Algérie à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme », Christophe Gleizes a renoncé en mai à se pourvoir en cassation, ouvrant la voie à une éventuelle grâce présidentielle. En parallèle, S.R., fonctionnaire du consulat algérien de Créteil, est détenu en France depuis avril 2025, soupçonné d’implication dans l’enlèvement, en avril 2024, de l’influenceur algérien Amir Boukhors, dit Amir DZ, condamné par contumace en Algérie pour terrorisme. En juin, le parquet national antiterroriste français a lui-même demandé sa libération, un geste largement interprété comme une contrepartie destinée à faciliter celle de Christophe Gleizes. Mais la justice française a finalement maintenu l’agent consulaire en détention en juillet. Vue d’Alger, cette séquence illustre une asymétrie révélatrice : la séparation des pouvoirs et l’indépendance judiciaire, invoquées par Paris pour justifier son inertie sur l’extradition de Bouchouareb ou le maintien en détention de S.R., n’empêchent pourtant pas l’exécutif français de transmettre en quelques semaines des noms de cibles prioritaires et d’en obtenir l’arrestation côté algérien.
Le bilan de cette relance, tel qu’il se dessine cet été, dresse ainsi le portrait d’une coopération à deux vitesses. Sur le terrain sécuritaire — trafic de stupéfiants, criminalité organisée, réseaux marseillais dont les ramifications touchent la jeunesse des deux rives de la Méditerranée — l’Algérie a produit, en l’espace de quinze jours, deux résultats concrets salués publiquement par Paris. Sur les dossiers prioritaires pour Alger — récupération des fonds détournés, extradition des responsables condamnés en fuite, sort réciproque des détenus liés à l’affaire Amir DZ — la France continue d’opposer des obstacles procéduraux et humanitaires que les autorités algériennes jugent disproportionnés au regard des conventions bilatérales en vigueur depuis 1962. Reste à savoir si le « nouveau chapitre » évoqué par Gérald Darmanin après sa visite de mai débouchera sur un rééquilibrage réel de cette relation judiciaire, ou s’il reproduira le schéma déjà observé par le passé, où l’urgence sécuritaire française trouve toujours plus d’écho à Alger que les demandes de justice et de restitution formulées par l’Algérie à Paris.
G. Salima
