Un quotidien parsemé d’obstacles: Vivre avec un handicap moteur à Oran

À Oran, le handicap moteur reste un angle mort de l’espace public. Entre transports inadaptés, trottoirs dégradés et regards empreints de pitié, les personnes concernées affrontent chaque jour un parcours semé d’obstacles, loin des discours officiels sur l’intégration.

Monter dans un bus, trouver un taxi, franchir un trottoir… Pour une personne en fauteuil roulant, chaque geste du quotidien se transforme en épreuve. Derrière les discours officiels qui affirment le droit à l’intégration, la réalité est tout autre : le manque d’infrastructures adaptées condamne les personnes en situation de handicap à une vie faite de renoncements et de luttes invisibles.
Le premier obstacle est celui de la mobilité. Monter dans un bus relève d’un parcours du combattant: marches trop hautes, absence de rampes ou de sièges adaptés, aucune assistance prévue. Même constat pour le tramway, pourtant présenté comme un transport moderne et inclusif. « Rien n’est prévu pour accueillir un fauteuil roulant dans de bonnes conditions », déplore le président de l’association Errajaa, dans une déclaration à Algérie Presse.
Mais c’est sans doute avec les taxis que la situation est la plus révoltante : beaucoup refusent tout simplement de prendre un passager handicapé. Parfois, l’argument est direct — « ça fait perdre du temps » —, d’autres fois, il est exprimé par un simple geste de la main. Le témoignage de cette mère est parlant : elle a dû attendre de longues heures pour qu’un taxi accepte enfin de la transporter, elle et son enfant en fauteuil roulant. Mahmoud, un jeune homme atteint d’un handicap moteur, vit cette réalité au quotidien : « Pour moi, prendre un bus ou un taxi est devenu une source d’angoisse. Soit je suis refusé, soit je suis mal accueilli. J’ai l’impression que ma simple présence dérange. Pourtant, je veux juste me déplacer comme tout le monde. »
Ses mots traduisent une lassitude profonde, mais aussi une colère contenue. Derrière chaque refus, c’est une part de dignité qui lui est arrachée. Comme beaucoup d’autres, il se sent relégué à la marge, non pas à cause de son handicap, mais à cause d’une société et d’un espace urbain qui ne lui laissent aucune place. Dans une ville pensée pour les valides, l’espace public devient une épreuve supplémentaire. Les trottoirs, souvent dégradés, ne sont pas aménagés. Aucune rampe, peu de passages adaptés, et une circulation piétonne encombrée qui n’accorde aucune priorité.
« La personne en situation de handicap souffre en silence, et même dans les commerces ou chez le médecin, elle n’a pas de priorité », constate amèrement notre interlocuteur. « Souvent, les gens refusent de laisser passer un fauteuil roulant, comme si le handicap était un caprice. C’est le signe d’un manque de conscience et d’éducation. »

Les trottoirs, ce cauchemar

Wafaa , elle aussi en fauteuil roulant, résume la situation d’une phrase : « À Oran, le trottoir est mon pire ennemi. Je préfère parfois rouler sur la chaussée, même si c’est dangereux, parce que c’est la seule manière d’avancer. » La voix brisée par l’émotion, elle ajoute : « Même pour les magasins, c’est une souffrance. Je veux entrer, mais je ne peux pas… Alors je reste dehors, à regarder depuis la vitrine, comme si je n’avais pas le droit de faire partie de la vie normale. »
Derrière ses mots, c’est toute une réalité d’exclusion qui transparaît : celle d’hommes et de femmes réduits à rester spectateurs de leur propre ville, faute d’accès et de considération.
Pourtant, depuis quatre ou cinq ans, certaines initiatives ont vu le jour. Quelques rampes d’accès ont été construites devant des magasins, des immeubles, ou encore dans des espaces publics. On en trouve également dans certaines administrations publiques. Mais le bilan reste maigre face aux besoins. La majorité des aménagements n’existe pas, ou alors ils sont mal conçus, inutilisables en pratique. Le décalage entre les textes officiels et le quotidien vécu est immense.
Au-delà des infrastructures, c’est aussi le regard de la société qui enferme les personnes handicapées dans une position marginale. « Le handicapé est un citoyen algérien comme les autres. Mais au lieu de le voir comme un individu ordinaire, beaucoup ne le perçoivent qu’à travers la pitié », regrette encore le président de l’association Errajaa. Ce regard réduit toute possibilité d’intégration réelle. Loin d’être perçue comme une richesse humaine à part entière, la personne handicapée reste enfermée dans une image de faiblesse. Sans dispositifs de mobilité adaptés, sans trottoirs praticables, sans priorité dans les commerces ou les services — en particulier dans le secteur privé —, les personnes en situation de handicap doivent se débrouiller seules, souvent avec l’aide de leurs proches. Ce sont les familles qui portent le poids de cette exclusion silencieuse, dans l’indifférence générale. L’absence de données, d’études ou de statistiques locales sur la vie quotidienne des personnes handicapées ne fait qu’accentuer cette invisibilité.
« Le problème n’est pas seulement technique ou matériel. C’est une question de reconnaissance citoyenne », souligne le président de l’association. Tant que la société ne verra pas les personnes en situation de handicap comme des citoyens à part entière, avec les mêmes droits, les mêmes besoins et la même dignité, rien ne changera en profondeur.
Oran, deuxième ville du pays, vit aujourd’hui avec ce paradoxe : un discours officiel qui affirme l’intégration, et une réalité quotidienne qui l’ignore. Mais une question demeure : une ville moderne peut-elle encore se permettre d’écarter une partie de ses citoyens de l’espace public ?
Khaled Boudaoui

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