3,3 milliards d’utilisateurs dans le monde sont concernés par la bascule que Meta a engagée depuis fin juin 2026 : la fin programmée du numéro de téléphone comme identifiant unique sur WhatsApp. C’est dans ce contexte mondial que le ministère algérien de la Poste et des Télécommunications a adressé, ce lundi 10 août, une mise en demeure formelle à Meta Platforms, exigeant que tout compte WhatsApp actif sur le territoire national reste obligatoirement rattaché à un numéro de téléphone mobile valide, enregistré auprès d’un opérateur national – Mobilis, Djezzy ou Ooredoo.

La fonctionnalité incriminée, baptisée « Usernames », permet désormais aux utilisateurs de WhatsApp de communiquer et d’être contactés via un identifiant unique commençant par un @, sans jamais divulguer leur numéro de téléphone à leurs interlocuteurs. Annoncée officiellement par Meta le 29 juin 2026, elle s’inscrit dans une refonte plus large de l’identité numérique sur l’application, marquant une rupture avec dix-sept années de fonctionnement fondé exclusivement sur le numéro mobile. Le déploiement, entamé par une période de réservation des pseudonymes, se poursuit par vagues régionales tout au long de l’année 2026, sans calendrier unique communiqué par l’entreprise. Meta a précisé qu’aucun annuaire public ne permettra de retrouver un utilisateur par recherche, et qu’un mécanisme optionnel de clé de sécurité empêchera les premiers contacts non sollicités.
Dans sa correspondance à Meta, le ministère algérien ne conteste pas le principe de cette innovation, reconnaissant son intérêt en matière de protection de la vie privée et d’expérience utilisateur. Mais il pose une ligne rouge : aucun compte ne pourra exister en Algérie sur la seule base d’un pseudonyme, sans lien vérifiable avec une ligne téléphonique nationale. Le département ministériel a exigé une réponse écrite officielle de Meta garantissant ce couplage systématique, ainsi qu’un plan de mise en œuvre assorti d’un calendrier précis pour toute adaptation technique spécifique au marché algérien, se disant disposé à engager un échange technique immédiat avec les représentants de l’entreprise californienne.

Un terrain déjà balisé

Cette démarche ne surgit pas de nulle part. Elle s’inscrit dans une volonté d’encadrer des plateformes numériques en Algérie, engagée depuis plusieurs mois. À l’automne 2025, un projet de loi examiné par l’Assemblée populaire nationale visait déjà à soumettre TikTok, Facebook, YouTube et Instagram à un régime articulé autour de la préservation des valeurs religieuses et sociales, de la protection des mineurs et du renforcement de la souveraineté numérique du pays. Ce texte prévoyait la création d’une Autorité nationale de régulation de l’espace numérique rattachée à la Présidence, dotée d’un pouvoir de sanction pouvant aller jusqu’au blocage de services, ainsi que l’obligation pour les plateformes d’héberger localement les données des utilisateurs algériens.
Le débat sur TikTok avait quant à lui atteint l’hémicycle dès avril 2025, un député ayant interpellé le gouvernement sur l’opportunité d’un blocage partiel ou total de l’application, dans un climat déjà marqué par le nouveau code pénal de mai 2024, qui prévoit des peines pouvant atteindre trente années de prison pour la diffusion de données sensibles liées à la sécurité nationale sur les réseaux sociaux. Plus récemment, en juillet 2026, l’Autorité nationale de protection des données à caractère personnel a précisé le régime applicable à la publication de photos et vidéos identifiant des tiers sur les réseaux sociaux, et le pays a activé un dispositif national de vérification des faits face à la désinformation en ligne.
La mise en demeure adressée à Meta ne se comprend pleinement qu’à la lumière d’un débat algérien plus large sur l’anonymat en ligne, alimenté ces derniers mois par plusieurs voix institutionnelles et éditoriales. La revue El-Djeïch a ainsi averti en juillet 2026 contre les campagnes de désinformation diffusées sur les réseaux sociaux, y voyant une tentative de semer le doute parmi les citoyens et de porter atteinte aux institutions de l’État, tout en appelant à une vigilance collective face aux tentatives de déstabilisation. Le même mois, la presse a documenté une campagne de fausses informations sur des coupures d’électricité, attribuée à des pages administrées par des éléments du MAK opérant depuis le Maroc, illustrant la manière dont l’anonymat des comptes est perçu à Alger comme un vecteur direct de manipulation de l’opinion publique.

Campagnes de désinformation anonymes

Ce climat a également nourri un accueil favorable à toute mesure technique susceptible de lever le voile sur l’origine réelle des comptes. Lorsque la plateforme X a déployé fin 2025 une fonctionnalité dévoilant la localisation et l’historique des comptes utilisateurs, une partie de la presse algérienne a salué un outil permettant de démasquer un travail de désinformation coordonnée visant le pays, énumérant des profils suspectés d’appartenir à des campagnes hostiles. Cette séquence avait déjà installé, dans le débat public algérien, l’idée que la transparence sur l’identité des comptes constitue un levier de souveraineté informationnelle, une grille de lecture directement mobilisable pour comprendre l’exigence adressée aujourd’hui à Meta sur WhatsApp.
Sur le plan strictement juridique, cette demande de traçabilité s’appuie sur un arsenal déjà constitué. La loi n° 20-05 du 28 avril 2020 relative à la prévention et la lutte contre la discrimination et le discours de haine a instauré un cadre répressif spécifique, assorti de la création d’un Observatoire national de la prévention de la discrimination et du discours de haine, chargé de documenter et signaler les contenus haineux.
Des pétitions citoyennes ont par ailleurs directement interpellé les plateformes, dont TikTok, pour exiger la fermeture de comptes accusés de diffuser des discours de haine et des atteintes à l’unité nationale depuis l’étranger, invoquant les mêmes dispositions de la loi 20-05.
Le fil qui relie ces différentes séquences est constant : experts en droit des médias, presse institutionnelle et société civile convergent, chacun depuis sa perspective, vers l’idée qu’un compte identifiable est plus facile à responsabiliser qu’un compte anonyme, qu’il s’agisse de lutter contre la désinformation électorale, la propagande séparatiste ou le discours de haine migratoire. C’est cette même logique de traçabilité, déjà mobilisée dans le cadre légal contre la haine en ligne et dans le récent dispositif national de fact-checking annoncé en juillet 2026, que le ministère de la Poste et des Télécommunications transpose désormais au terrain technique de la messagerie WhatsApp, en refusant qu’un pseudonyme puisse s’y substituer entièrement à un numéro de téléphone vérifié.
G. Salima

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